“C’était trop bon…”

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Updated: November 28, 2014
Patrick_Gilles_1977_CanAm

Bien avant de s’illustrer chez McLaren, Ferrari ou Renault en F1, Patrick Tambay avait lui aussi poursuivi son rêve américain.
Une saga qui fit de lui le plus américain de nos grands pilotes. Depuis, son attachement pour ce pays est resté fort, presque viscéral. Deux de ses enfants vivent d’ailleurs là-bas. Récit d’une post-adolescence menée sans se poser de questions.
Par Patrick Tambay – Photos LAT et Bob Harmeyer

Il est 23 heures. Patrick Tambay vient d’appeler. Juste pour savoir si nous sommes rentrés sains et saufs de notre périple aux États-Unis. On papote brièvement de cela et du thème central de ce volume de Grand Prix et je lui dis que je souhaite qu’il nous raconte son histoire américaine,
bien plus connue là-bas que chez nous. Mais que nous pourrions en parler le lendemain, tranquillement, à sa convenance. Je sais que c’est une partie importante et peu connue de sa vie, mais j’ignore à quel point elle a compté pour lui. Le voici, sans attendre, parti dans ce récit et ses souvenirs. Cette histoire est « trop bonne » pour attendre le lendemain. La voici retranscrite telle quelle…

 

« Jim Hall était un vrai pilote-ingénieur, il me comprenait si bien. Un regard et c’était bon… Comme avec Forghieri. Je me souviens aussi de son grand ami, un certain George W. Bush. »

« Jim Hall était un vrai pilote-ingénieur, il me comprenait si bien. Un regard et c’était bon…
Comme avec Forghieri. Je me
souviens aussi de son grand ami, un certain George W. Bush. »

 

« Mon histoire américaine, comme tu l’appelles, a débuté de manière assez drôle. En 1966, j’étais membre de l’équipe de France espoirs de ski et nous avions un stage à Portillo, au Chili, avant les Jeux Olympiques de Grenoble DE 1968. Là, je rencontrai une skieuse américaine dont je tombai follement amoureux. Je pensais que c’était réciproque et que nous nous retrouverions rapidement en dehors des stages et compétitions.
Ainsi, après le stage, je changeai mon itinéraire de retour et je filai à San Francisco, où des copains skieurs me prêtèrent leur house-boat à Sausalito – avec le frigo bourré de poulet grillé – et leur Porsche 356 roadster blanche avec laquelle je pris la route de l’Oregon pour Y retrouver ma chérie.
Et Bend, ce n’était tout de même pas la porte à côté ! Tout heureux, en arrivant, je frappai à sa porte et c’est… un gars qui m’ouvrit. Très sympa, certes, mais je compris que mon histoire d’amour s’arrêtait là. Il m’offrit une bière, avant que je ne reprenne ‘‘ma’’ Porsche et que je fasse le chemin en sens inverse… Mon histoire américaine aurait pu s’arrêter là. Mais San Francisco, la Porsche, le poulet grillé et les coins traversés avaient dû avoir un effet un peu subversif sur mon esprit adolescent toujours à la recherche des flirts enflammés… Comment résister à tout cela ?
Je ne m’avouai pas totalement battu et je continuai à faire la cour à mon Américaine, qui n’était pas gênée pour autant, tant et si bien que, malade de la rubéole attrapée dans un train entre les Pyrénées et la Haute-Savoie, je la lui transmis juste avant les Jeux olympiques de Grenoble. Un magazine outre-Atlantique écrivit : ‘‘Déroute de nos filles, à cause d’un membre de l’equipe de France atteint de rubéole qui contamina toute l’équipe, laquelle dut se faire vacciner’’.
Plus tard, en 1969, toujours sentimentalement attaché à ce pays, j’adressai ma candidature pour une bourse d’études à l’université du Colorado, à Boulder, un formidable campus. Là-bas, c’est un peu la capitale du ski français aux USA. Souviens-toi, c’était l’époque des Killy, Lacroix, Périllat et de la gloire planétaire du ski tricolore. Je fus immédiatement accepté grâce au ski, intégrai l’équipe universitaire et m’inscrivis à un programme de bachelor à réaliser en trois ans. Je me revois partir avec armes et bagages et aller récupérer ma BMW 2002 Ti qui arrivait de France par bateau, à New York.

Sûr que vous ne vous souveniez pas de ces McLaren-M29 en  livrée bleue. Le  rasseur Löwenbräu était devenu le sponsor de la tournée américaine. À Long Beach, en 1979, pour Tambay, la course fut brève !

Sûr que vous ne vous souveniez pas de ces McLaren-M29 en livrée bleue. Le rasseur Löwenbräu était devenu le sponsor de la tournée américaine. À Long Beach, en 1979, pour Tambay, la course fut brève !

 

Passion, implication, travail
Comme vous, j’avais couvert la distance entre New York et le Colorado d’une traite, en passant d’est en ouest pour rejoindre Boulder… sous des tempêtes de neige, au milieu de camions géants, avec mes petits pneus d’été. Je n’en menais pas large ! Parvenu sur place, je tombai sur trois Français qui étudiaient des trucs techniques et chez qui je m’installai. Il y avait Jean-Jacques dit Kiki, Michel, et Gérard, surnommé la Pète. Ils étaient bien plus âgés que moi, et jouèrent ensuite un peu le rôle de grands frères. Ils me logeaient dans le sous-sol et occupaient les chambres du premier étage. Tous les week-ends, c’était une fête insensée chez les Français de Madison Street où le vin rouge coulait à flot…Cette vie-là m’a plu très vite !
Un soir, je prête ma BM à un Ricain qui se prenait pour Andretti. Il ne me l’a jamais rapportée… la laissant au fond d’un canyon en bas de Green Mountain. J’ai donc acheté un vieux Ford Econoline que j’ai aménagé avec des panneaux en bois imitation vieux chalet mégevan, créant un lit rabattable, à l’intérieur. Je suis ensuite allé disputer les courses à son volant. Je dormais dedans, entre Boulder, Aspen, Vail, Steamboat Springs, Breckenridge, etc. Je n’avais bien sûr pas les moyens de dormir à l’hôtel… quel pied ! Il en aura vu et entendu des « tempêtes » mon Econoline rouge, tout comme mon setter irlandais Tche qui ne me quittait jamais.
En semaine, chaque après-midi, en guise d’entraînement et d’échauffement, il y avait la montée en courant vers le sommet de Green Mountain attenant à l’université, avec chrono intermédiaire et escaliers du stadium pour finir… C’était dur, mais cela n’avait pas d’importance.
J’étais aussi venu avec mon beau vélo de course à dix vitesses de sportif français. Il trônait dans l’entrée de la maison que nous louions. Une fois, au cours d’une fête, les gens regardaient ce vélo avec curiosité, mes ‘‘colocs’’ leur expliquant de quoi il s’agissait. Ils étaient scotchés, habitués qu’ils étaient à leurs vieux et lourdingues push bikes Schwimm que l’on trouve chez Walmart. De fil en aiguille, les Français se mirent à en proposer aux uns et aux autres. Si bien qu’ils rentraient au pays avec deux cents commandes. Ils achetaient les pièces chez Campagnolo en Italie, les cadres en France et assemblaient le tout chez leurs parents avant de les renvoyer à Boulder. Et de les vendre, bien sûr.
La fois suivante, ils firent la même chose en achetant les pièces au Japon chez Shimano et réalisèrent la même culbute. Si bien qu’ils devinrent les distributeurs exclusifs des beaux vélos de course français là-bas. Tous trois amassèrent une vraie fortune avant même d’avoir achevé leurs études.
Par la suite, le premier, Kiki, s’est acheté un bateau, Le fameux Red Rooster, sur lequel il vit depuis, enseignant les maths en Indonésie. Le second est parti aux îles Vierges, tandis que le troisième s’est installé à Orlando, où il a ouvert une boulangerie-pâtisserie. Si tu veux mon avis, le véritable rêve américain, il est là, non ? Les opportunités à saisir, le fait de réussir en fonction de ses passions, de son implication et de son travail, uniquement et sans avoir honte de sa réussite.

Un pied en Europe, l’autre aux États-Unis
Pour en revenir à mon cas, en fin de deuxième année, en 1971, je suis rentré en France pour disputer la finale du volant Elf, au Paul-Ricard. Je crois que si j’avais échoué, je serais sans doute encore aux États-Unis… Mais je l’ai remportée ! François Guiter, le patron de la Filière Elf, me dit alors : ‘‘Maintenant que vous avez gagné, vous n’allez tout de même pas retourner là-bas, non ?’’ Je lui répondis que j’allais rester en France et courir une année, pour voir, mais que je devais retourner aux États-Unis pour faire mes bagages, clore mes comptes, vendre mon van, récupérer mon chien… Ce que je fis.
De retour en Provence, je m’installai dans le vieux village du Castellet et je devins moniteur de pilotage à l’école du circuit Paul-Ricard et je disputai le championnat de France de Formule Renault toute l’année. Je courais, je gagnais ma vie, tout allait bien : j’étais un jeune homme heureux !
L’Amérique ? J’avais tant à faire que, de 1972 à 1976, je n’y pensais plus.
Ma carrière prenait tournure chez nous jusqu’à la F2 et la F1 me semblait à chaque étape plus accessible. En 1976, pendant la F2, je réalisai une pige en Formule 5000, à Riverside, en Californie. J’y faisais le show et m’y faisais un peu remarquer. Et quand Brian Redman s’est sorti et a été blessé, Carl Haas a demandé à Bernard Cahier s’il ne connaissait pas quelqu’un de disponible rapidement. Bernard lui a parlé de moi, Carl m’a appelé et demandé de venir. Cela s’est bien passé immédiatement.
Il était l’importateur Lola aux États-Unis. L’année suivante, j’étais titulaire, avant d’être engagé par McLaren en F1 pour 1978 et 1979. En 1980, à pied, je passe un coup de fil à Carl Haas, qui me répond ‘‘arrive’’. Je refis donc mes bagages.
Il fut même un temps où je partageais les frais de mon volant en F1 chez Teddy Yip et Mo Nunn avec l’argent que je gagnais en Can-Am. Avec Carl Haas, ils me faisaient alors courir simultanément des deux côtés de l’Atlantique. J’avais deux sacs de course et, tous les mardis, je reprenais l’avion dans l’autre sens : F1 avec l’Ensign N177 en Europe et Can-Am aux États-Unis. Vingt courses dans l’année, j’adorais cela ! Une vie extraordinaire et des résultats qui suivaient. Dommage que lorsque McLaren m’engagea en F1 pour 1978 et 1979, ce furent les pires années de son histoire et de la mienne !
En 1980, je filai donc une fois de plus aux États-Unis et courus à nouveau pour Carl et Bernie Haas, avec des mécaniciens qui venaient de la F1, Tony Dowe et tous ses potes. Le rêve redevenait réalité.
J’en avais bavé en F1. Et j’en avais assez de la F1 peu compétitive, je voulais gagner.

« FRANÇOIS GUITER, LE PATRON DE LA FILIÈRE ELF, ME DIT ALORS : ‘‘MAINTENANT QUE VOUS AVEZ GAGNÉ, VOUS N’ALLEZ TOUT DE MÊME PAS RETOURNER LÀ-BAS, NON ?’’ »

« FRANÇOIS GUITER, LE PATRON DE LA FILIÈRE ELF, ME DIT ALORS : ‘‘MAINTENANT QUE VOUS AVEZ GAGNÉ, VOUS N’ALLEZ TOUT DE MÊME PAS RETOURNER LÀ-BAS, NON ?’’ »

 

Week-end millionnaire…
C’est alors que Jackie Oliver, le patron d’Arrows, m’appelle, quelques jours avant le premier Grand Prix 1982, à Kyalami. Son pilote – Marc Surer – s’était brisé les jambes et ne pouvait conduire. Il me propose un contrat que j’accepte… Je viens de passer l’hiver à Hawaii avec mon épouse américaine, qui est enceinte, prêt à remettre cela en Can-Am, avec cette fois une extension de contrat pour disputer les 500 Miles d’Indianapolis. Je me paie un billet d’avion pour Londres, puis une correspondance pour Kyalami où j’arrive le jeudi et… la grève des pilotes éclate le vendredi matin. Je dors donc la nuit avec les autres grévistes, par terre, je paie l’amende de 5 000 $ infligée par Jean-Marie Balestre à tous les grévistes et… je dis à Oliver que la F1 me gonfle, que je rentre chez moi et ne reviendrai en F1 que si Renault ou Ferrari m’appelle. Ce qui a fait de ce week-end le plus cher de toute ma carrière, et de très loin, avec les frais non remboursés par Oliver plus l’amende de Balestre !
Ma femme accouche de ma fille Esti à Hawaii et nous partons nous installer vers Rancho Santa Fe pour la saison 1982. Je passe donc dans l’écurie VDS du comte Rudy Van der Straten, mais avant que la saison américaine 1982 ne démarre, mon ami Gilles Villeneuve, rencontré sur la grille de la CanAm à Trois-Rivières en 1977, se tue lors des essais du Grand Prix de Belgique. Ferrari me propose de le remplacer. Ce que j’accepte après que VDS m’eut libéré. Mon ‘‘histoire américaine’’ s’achevait là. Car quand Carl Haas vient en Formule 1 avec Béatrice, Lola et Ford, c’est de F1 qu’il s’agit et plus vraiment de l’Amérique… La suite ? Après la F1, je cours pour Jaguar en Endurance, puis je me pose un peu avec les enfants et m’attaque aux Dakar, à la communication en tant que consultant et à l’événementiel. La grosse motivation n’est plus là et les Dakar me suffisent. Mais c’est vrai, comme pour toi, les États-Unis exercent aujourd’hui encore un attrait physique sur moi. Là-bas, je respire, je
sens que tout est possible et que seule ta motivation compte.
Ma fille est américaine, brillante avocate et vit à New York. Mon premier fils est DJ à Hawaii et je te promets que dès que je serai de nouveau en forme, je serai partant pour te rejoindre sur des aventures telles que le Anchorage-Miami.
C’est très simple : chaque fois que j’étais cuit en Europe, c’est l’Amérique qui m’a permis de rebondir.
Ce n’est pas une profession de foi, mais un constat. Et je comprends l’attrait que ce grand pays exerce encore aujourd’hui sur certains, dont je fais partie… »

Lors de la célèbre grève des pilotes, en Afrique du Sud en 1982, avec l’aristocratie de la Formule 1 d’alors. Mais Patrick Tambay, sous contrat, allait simplement tourner les talons et rentrer aux États-Unis.

Lors de la célèbre grève des pilotes, en Afrique du Sud en 1982, avec l’aristocratie de la Formule 1 d’alors.
Mais Patrick Tambay, sous contrat, allait simplement tourner les talons et rentrer aux États-Unis.

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