Un “autre” regard sur le Dakar par Michel CHESNAIS

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Updated: September 16, 2014
1er Dakar

Dans ma famille, pendant près de 50 ans, nous étions deux à fêter ce 16 septembre.
Non, je n’avais pas de jumeau!
… Le jour de tes trente ans, j’ai été ton cadeau d’anniversaire après deux garçons !
Papa, tu nous a quitté et depuis deux ans ce jour important, me pèse. Il y a un vide… Je suis confuse!
Papa, tu étais un homme de caractère mais aussi un homme de coeur. Parfois très dur mais fidèle à tes valeurs. Ta vie n’a pas été simple et tu t’es toujours battu sans jamais baisser les bras.Tu auras fait tous les métiers du monde, ou presque et sans chômer plus de Quatre jours…
Quelques pages, tu m’a laissé et j’ai décidé de les partager aujourd’hui… Pour notre anniversaire!

Sacré Mec, tu me manques…!

Dominique CHESNAIS

Ce manuscript authentique nous est livré aujourd’hui  par sa fille Dominique en hommage à son père…

1 Octobre 1988

– Michel, c’est sûr? Je peux compter sur toi pour le DAKAR?

– Oui, oui.pas de problème. Je te l’ai dit: je suis partant. Je serai à Courtaboeuf le 7 Novembre comme prévu.

Cette fois-ci, je crois que c’est parti! J’intrigue depuis deux ans pour faire le PARIS-DAKAR et lorsque je repose le combiné téléphonique le petit “Ding” résonne comme le “clac” d’une partie gratuite sur un flipper.

Cela sera sans doute ma dernière “connerie” car ma colonne vertébrale à qui j’en fais voir De toutes les couleurs depuis 58 ans commence sérieusement à me pousser vers les “charentaises “.

Dominique Vigneron, ton coup de fil me comble. Je dois faire ce PARIS-DAKAR 89 comme copilote d’un Mercedès 6X6 de 360 chevaux. Un monstre qui avec deux autres camions assistera les voitures du TEAM HALT’UP.

Je vais devoir refuser deux petits chantiers à Saint-Tropez pour travailler à la préparation du rallye chez HALT’UP, le préparateur des Range Rover pour lequel, ma fille, Dominique travaille.
Novembre, décembre et Janvier sont des mois creux sur la côte et je n’y gagnerais peut-être même pas les 10.000 Fr.par mois que Dominique m’a promis. La vie est belle!

7 Novembre 88

Un voyage éprouvant dans une vieille Estafette que je viens d’acheter en raclant les fonds de tiroirs, nous amène à Paris. Dade (ma femme) est frigorifiée et bien entendu attrape la crève. Nous débarquons chez notre fille Dominique AVEC ARMES ET BAGAGES. La pauvre héberge déjà son frère Bruno. Tous deux couchent par terre et nous laissent le lit confortable de son petit studio.
Nous avons bien fait d’essayer de leur inculquer de bons principes!
Dominique est vraiment très sympa. Avec nous et fait tout ce qu’elle peut pour distraire Dade, qui va beaucoup mieux, mais n’est pas encore sortie de cette dépression nerveuse qui dure déjà depuis trois ans, maintenant.

A Courtabeuf, je trouve un Dominique Vigneron égal à lui-même. Ce grand filiforme a moustaches en bataille n’a aucun sens de l’organisation et comme il est seul pour “manager” le « Team-client », nous pédalons allègrement et joyeusement dans la semoule.

Cela avance quand même mais quelle perte de temps et d’énergie!C’est dingue!

Chez HALT’UP le moral n’est pas celui de l’année dernière. CAMEL, le sponsor principal s’est retiré. Les résultats de HALT’UP l’année dernière étaient excellents mais “La crise” a rendu les sponsors très rares et très radins. Patrick TAMBAY est parti chez Mitsubishi!  C’est officiel depuis deux ou trois jours. Le TEAM HALT’UP est donc mal parti pour ce 11ème PARIS-DAKAR: Pas de sponsor et un seul pilote vedette Patrick Zanirolli .

Dans l’atelier du Team officiel, on prépare néanmoins deux voitures mais sans conviction. On ne sait même pas si elles rouleront!

Côté “clients »: il y a neuf voitures à préparer dont deux prototypes. Ce n’est pas mal, mais l’ambiance n’y est pas. Pas de sponsor, donc pas d’argent. Dominique Vigneron ne peut pas dépenser un sou sans l’aval de son frère Pascal qui gère avec des oursins dans les poches.
L’année dernière nous roulions sur l’or, cette année, nous récupérons presque les vieux boulons! “Si tu me prêtes ta clé de 13, je te passe des boulons de 8? Je sais où il y en a 1″
Du côté Pascal (Team officiel), il y a quatre mécanos plus Pierrot qui ne s’occupe que de carrosserie et de peinture.
Côté Dominique (Team clients), deux mécanos seulement et moi! Autant dire 2,5 mécanos.
Les structures n’évoluent pas aussi vite que les événements. L’année dernière le team officiel bénéficiait d’une équipe imposante qui peaufinaient les quatre protos. « Camel » regardait d’un peu haut l’équipe de Dominique travaillant sur les voitures “client». Il n’était pas question, par exemple, de s’asseoir autour d’une même table au restaurant ou à la cantine. Les ARISTOCRATES et les PEIGNES-CULS!
Les résultats obtenus à l’issue du DAKAR 88 ont fait évoluer les choses dans le bon sens. En effet, du côté Pascal, les places de 3 et 4ème décrochées par Tambay et Smith et les abandons de Zanirolli et Canellas étaient de bons résultats mais on avait espéré encore mieux.
En revanche, « côté Dominique » les places de 5ème.7ème.12ème et 15ème obtenues par Miller, Dupart et d’autres avaient surpris et démontrées que l’équipe de Dominique était capable de sortir des voitures performantes, malgré des budgets beaucoup plus modestes. De peignes-culs, nous passions au rang de “Parents pauvres»!
Les « Seigneurs » avaient un peu perdu de leur superbe. Cette année, on s’ignore moins. On va même chercher dans l’atelier voisin, l’outil que l’on a cherché 1/4 d’heure chez soi.

15 NOVEMBRE

On a trouvé un petit sponsor pour la voiture de ZANI. Nous aurons donc les moyens de faire rouler au moins une caisse.
Quelques jours plus tard…
Ce sont deux voitures officielles qui prendront le départ! Sponsor principal de la seconde: QUADRO. Le pilote: Pescarolo (dit Pesca ou RITON) Il a quitté Peugeot.
Le mouvement s’accélère dans les deux ateliers.
En effet, côté client, 4 voitures sont certaines et plusieurs autres montrent le bout du nez. Il faut dire que HALT’UP est moins difficile que l’année dernière.
On accepte de préparer des voitures pour des gens pleins d’espoir mais qui, nous le savons, ont bien peu de chances de terminer la première étape sérieuse. Petit à petit le moral remonte. Il est poussé par les bruits de couloirs et les interprétations plus ou moins optimistes des nouveaux règlements.
Les choses vont être plus difficiles cette année pour Peugeot? Peut-être ne sont-ils pas aussi intouchables que nous le pensions.
Le Président Balestre va sans doute les faire contrôler de très prés car l’on dit que c’est la guerre ouverte entre lui et Jean Todt. Et puis les nouveaux règlements limitent a deux mécaniciens par voiture ,1’assistance. Mieux! Ils obligent Peugeot à diminuer de 100 CV la puissance de leurs moteurs.

La côte HALT’UP n’est pas aussi haute qu’en 88, mais chacun de nous commence à penser qu’après tout, avec beaucoup de chance, nous pourrions créer la surprise. Pourquoi pas? Et puis, nous avons parmi les voitures “clients” deux équipages qui pourraient surprendre, Servia.(Un Italien) et Germanetti (un Espagnol)

25 NOVEMBRE

Mauvaise journée. Dominique m’a annoncé que je ne partirai pas, comme prévu, en qualité de copilote d’un camion mais comme mécanicien ! C’est la douche froide. Si j’avais su devoir faire ce rallye comme un bagage accompagné, je n’aurais sans doute pas quitté Saint-Tropez. C’est du moins ce que je dis à Dominique. J’ai beau utiliser tous les arguments, faire “la gueule” quelques heures …

Cette décision prise par Pascal est définitive. André Godloup prend ma place. Il est reporter-photographe pour une revue POIDS LOURDS, dont je ne citerai pas le nom (salopard va!)
Il en est à son 4ème « Dakar » et dernier atout, de poids, i1 amène un petit sponsor. Une quinte Flush !!Je comprends Pascal.
Il manque de sponsor et comme il n’a cette année que de tous petits moyens il veut mettre de son côté tous les atouts. Il a été obligé de réduire à deux le nombre des camions d’assistance, bien que finalement, 11 voitures doivent prendre le départ.

L’année dernière il Y avait 5 camions. Je crois comprendre quelques unes des raisons qui poussent Pascal à laisser son frère, Dominique, prendre des responsabilités qu’il désavoue ensuite. Pascal est le responsable de l’entreprise, mais Dominique son jumeau, a semble-t-il 50% des parts.
Pascal est un gestionnaire, Dominique un “fondu « du sport automobile ». Il faut bien admettre que ce grand escogriffe si sympa et si généreux a des passages a vide quelquefois lourds de conséquences. Je commence à comprendre pourquoi il n’est pas pris au sérieux par tout le monde, chez HALT’UP. Dans l’atelier d’à côté on l’appelle “le grand Nase” et son appendice nasal n’a rien à y voir.
Je prends toujours sa défense mais ce n’est pas facile.
Nous travaillons beaucoup et le moral remonte. Il n’y a plus ni Samedi ni Dimanche et quittons le garage, généralement a 2 ou 3 heures du matin.
Le Rallye est commencé pour nous, depuis déjà quelques semaines. L’équipe de Dominique s’est renforcé. Deux anciens de l’année dernière sont venus nous rejoindre: Jean-Pierre et Gérard Jeulland. Jean-Marie, transfuge de l’équipe de Pascal s’est maintenant complètement intégré. Je suis l’Ancêtre car la moyenne d’âge doit se situer autour de 26 ans. Ce sont des types vraiment exceptionnels, les heures ne comptent pas. Ils oublient même d’aller dîner et pourtant les repas sont payés. Ils sont passionnés, très bons mécanos et n’ont qu’un seul objectif « sortir » des voitures impeccables. Laurent, un ami de Dominique, vient renforcer l’équipe. Il n’est pas mécanicien. Il a en fait un rôle d’intendant tous azimuts. Dominique devient de plus en plus farfelu mais cela ne surprend que moi. Les autres me disent qu’il est encore pire sur le terrain

24 DECEMBRE

Toutes les voitures sont passées aux « vérifs » et ne sortiront du parc fermé que pour le départ, demain matin.
Pascal a prévu d’appliquer la stratégie suivante : Les espoirs HALT’UP se portent évidemment sur ZANI et PESCA, mais si l’un des clients “outsider” passe devant, le maximum d’assistance lui sera apporté. Même si cela est au détriment des vedettes!(Tête de Zanirolli s’il savait cela !!).
Les deux camions seront côte à côte à chaque bivouac. Le cloisonnement des DAKAR précédents a sauté. Cela, c’est sympa.
Réveillon tranquille chez ma fille, Dominique, avec Bruno et Patrick TAMBAY 23 heures, nous sommes couchés. Rendez-vous demain matin à 6h30

25 DECEMBRE

Ca y est! c’est le grand jour!
En route pour Barcelone. Cette première étape de 1.200 kms est, bien entendu, une étape de liaison. Un temps minimum est toutefois prévu: 18 heures. Ce n’est pas trop car nous ne prenons pas les autoroutes et sommes soumis aux limitations de vitesse. Les mécaniciens feront la route dans deux Espaces louées. Les camions quittent le parc des expositions de la porte de Versailles les premiers. Les nôtres doivent faire un crochet par Courtabeuf où Dominique et Jean Marie vont en terminer
le chargement.
Nos voitures partent – Zani. Puis Pesca. Germanetti, Torino un Italien d’une trentaine d’années, patron à d’une entreprise de transports. C’est un très bon pilote dont nous attendons beaucoup.
Servia, Un espagnol barbu et hilare également capable de faire des prouesses.
Il a fait le DAKAR 88 sur un camion, simplement pour voir … –

Peron, 4 ou 5 DAKAR comme motard. C’est un belge.l00% Belge. De plus il n’est jamais content et totalement dépourvu d’humour. Son navigateur, Lucio, est Italien. Il est très jeune.23 peut-être 25 ans et son comportement est encore nettement plus jeune. Fou de vitesse, il est très excité et persuadé que rien ne lui résistera. Il est pourri de fric et, en fait, c’est sa maman qui a payé la voiture. Piron a beaucoup de mal à refreiner sa fougue. Entre nous, nous ne donnons pas plus de trois étapes à cet équipage.
Pozzoli, très sympathique quinquagénaire Italien. Il en est à son troisième rallye avec HALT’UP. Il fait cela tranquillement (tout est relatif).Son fils ayant dû déclarer forfait, son navigateur est DIDOU. Un mécano de l’équipe Pascal. Cela forme une très sympathique équipe qui n’arrivera certainement pas dans les premiers mais nous nous “défoncerons” pour qu’elle arrive à DAKAR.
-Blachére et Muret. Blachére est un petit gros, noir de poil, grande gueule et qui rit beaucoup de ses propres plaisanteries fusant au ras des pâquerettes. Il est certain de faire des miracles sur le rallye qui pour un homme comme lui n’est qu’une petite formalité. Il considère que nous sommes à son service. C’est un peu vrai bien sûr mais il n’a pas la manière. Son attitude ne plait à personne. Il est déjà surnommé” le Bidochon ”

Villars et Granger : C’est l’équipage de la seconde voiture de Bidochon. Car, (on a les moyens ou on ne les a pas, n’est-ce-pas ?)Et ce bidochon là étale son fric ou plutôt celui de ses sponsors. On est quand même limité, même si l’on espère que cela ne se voit pas, alors Villars et Grangé, très sympathiques et sans histoire, n’ont qu’une range en ferraille, sérieuse, mais qui n’a rien à voir avec les anciens proto.1988 refaits que les autres équipages se partagent. Ces deux là sont gentils comme tout, ils ont une voiture qui ne devrait pas avoir d’histoires. Nous voudrions bien les voir aller presque jusqu’à DAKAR mais il y a peu d’espoir. Leur allure de petits comptables bien élevés, les doigts sur la couture du pantalon devant le Bidochon nous laisse sceptiques. Leur voiture est celle dont je dois m’occuper durant tout le rallye. Ben Alloun: Un Algérien dont nous avons complètement transformé le LAND 110.Un moteur de Mercédès 500 SE et bien entendu une caisse complètement transformée. Son coéquipier et lui sont anxieux et ont beaucoup de mal a se dérider. C’est leur premier rallye en dehors de l’Algérie où nous ne passerons pas cette année. Ils sont très tendus mais ce n’est sans doute pas uniquement à cause du Rallye. Il y a sans doute différents problèmes dus à leur nationalité. Ils n’ont pas de contrat d’assistance mais nous les aiderons quand même. Ludovic: Cela c’est un cas. Deux petits jeunes (20 – 22 ans) que tous, ici, appellent “les Gamins». ILS sortent des jupes de leurs mamans et ne sont pas du tout taillés pour une telle aventure. Petit, très petit budget d’où un Range qui n’a pas pu être aussi bien équipé que les autres. La voiture peut aller à DAKAR mais nous serions bien surpris que cet équipage l’y amène. Eux non plus n’ont pas pris de contrat d’assistance mais seulement un casier dans le camion.
La semaine dernière, ils nous ont apporté un gros carton à transvaser.
Stupeur, puis énorme éclat de rire lorsque nous avons ouvert ce paquet. Il avait été préparé par maman et ne contenait que des pâtes de fruits, du chocolat, des confitures et autres douceurs! ! Pas une seule pièce de rechange!
La Brousse : C’est son deuxième DAKAR. Un jeune fonctionnaire du centre d’essais en vol. Dominique lui a vendu un moteur et l’a un peu aidé mais ce n’est pas une voiture HALT’UP. C’est un « Range ami » qui bénéficie chez nous d’une sympathie amusée et un peu condescendante.
J’allais oublier Jacques Tonioni : Un Range revu et corrigé en 48 heures. Jacques, 45 ans environ, connaît très bien l’Afrique où il passe presque tout son temps. Sympa et souriant. Sa coéquipière est la célèbre Corinne Copenhague qui pour son 11ème DAKAR n’avait pas trouvé de volant. Corinne est aussi, la petite amie de Dominique Vigneron. Jacques doit assurer sur le terrain une assistance rapide à Pescarollo et à Zanirolli.

Voilà; ils sont tous partis. Nous rejoignons l’Espace Renault louée pour l’occasion. Nous sommes 6 mécaniciens, plus Laurent qui conduit. Nous rejoignons une station service sur la RN 20 où il a été convenu de regrouper toutes les voitures “clients” avant de piquer sur Barcelone via Limoges, Brive, Toulouse etc…
Quelques voitures font le plein. Nous contrôlons tous les niveaux.
Départ en convoi. Dominique en tête et l’Espace pour fermer la marche.
Il y a du monde mais moins que l’année dernière.
Nous roulons a 120-160 sous le regard tolérant et encore ensommeillé de la Gendarmerie.
En tête, Dominique doit contenir les ardeurs de Lucio qui le double à 180 km/heure. Ben Alloun avec son Range 110 roule bien.

Un déjeuner a été prévu du côté de Limoges, chez Robert. Un petit rondouillard, bon vivant, restaurateur et qui a fait le DAKAR l’année dernière sur un camion d’assistance.
Nous nous attendons à un repas Pantagruélique, comme annoncé par Robert mais pour le moment, seule la conversation est alimentée.
A l’entrée de Limoges un ralentissement créé par des flics municipaux complètement dépassés nous fait oublier le somptueux repas qui nous attend et que nos estomacs commencent à réclamer impérieusement. Le petit déjeuner est maintenant très loin. Une R5 qui s’était intercalée entre Foudil Ben Alloun et nous, percute le LAND 110 à l’arrêt.
Le Land n’a rien, mais la R5 a maintenant la tronche de son propriétaire qui manifestement n’a pas digèré son réveillon. Tout cela, sous les yeux du flic qui apostrophe Foudil sans ménagement. “Il a reculé c’bougnoule”! Cela c’est un comble. Le pauvre Foudil qui n’a pas encore l’habitude de bénéficier du comportement des citoyens de notre “terre d’accueil” n’est pas à son aise.
Il a l’air de se demander si l’on ne va pas le lyncher!
Nous remettons les choses en place et à tout hasard je prends une photo. On ne sait jamais … Nous repartons et tentons de rattraper les autres.
Pas question de louper l’arrêt chez Robert. Les Kilometres défilent et nous ne voyons rien. A Brive, nous sommes franchement inquiets et soupçonnons Dominique d’avoir quitté la RN 20 en oubliant de baliser, à notre intention. BRIVE un C.P.  que Laurent contourne, contre l’avis général.
Les autres voitures HALT’UP y sont peut-être et dans ce cas nous allons nous retrouver en tête au lieu d’être en serre-file !
A la sortie de Brive nous apercevons enfin la voiture de Dominique garée devant un bistrot peu engageant. Rien à voir avec ce que nous attendions. En fait Dominique ne sait pas où est le restaurant de Robert.
Nous apprendrons plus tard que celui- ci s’était placé sur le bord de la route avec un grand panneau marqué HALT’UP comme convenu mais Dominique n’a rien vu. Il était bien là. Les mécanos de Pascal l’ont vu mais n’étant pas prévenus, ils n’y ont pas attaché d’importance!
Vive déception. Les sandwichs du bistrot n’arrangent pas les choses.
Le patron a du les racheter en solde à la S.N.C.F.! Depuis que je me lave les dents, dans le lavabo, avec une brosse à ongles, je ne puis plus savourer ce genre de mets.

Pendant ce temps tous les équipages sont au P.C. où ils se tapent la cloche!
D’une seule traite nous allons jusqu’à 80 km de Barcelone et nous nous regroupons pour rejoindre un garage afin de réviser les voitures avant le parc fermé. Comme la voiture qui nous précède nous quittons l’autoroute (car en Espagne nous y avons droit) et nous tournons en rond dans un petit patelin Espagnol, inconnu. Dominique a foncé sans s’occuper de ceux qui suivaient. Un péage a suffit pour disperser le convoi. Finalement, nous tombons sur Servia qui était à notre recherche. Il est du pays.’ Au garage chacun s’occupe de sa voiture. Je n’ai pas de problème. Elles repartent sur les chapeaux de roue car elles ont tout juste le temps d’arriver au parc fermé de Barcelone sans prendre de pénalité. Le garagiste a préparé un buffet qui n’a rien à envier à ceux de Potel et chabot. Je n’ai que le temps d’attraper, au vol.une poignée de petits fours. Mon estomac flirte avec mes talons. Il ne reste au garage que la Golf de Dominique et notre Espace. Dominique: Allez en route et vite! Laurent: Attend il faut que je fasse le plein, je n’ai plus de gasoil Dominique: Tu me fais chier avec ton gasoil! Et il démarre en nous plantant là! Nous ne savons même pas à quel hôtel nous descendons à Barcelone!

Il fait nuit, la foule qui a été dense s’est disloquée et nous tournons en ronds dans les papiers gras et les confettis espérant retrouver le rallye. Trois voitures du Team “Marie Laure” nous suivent pensant que nous savons où nous allons…

Finalement nous trouvons, sur le port, le parc fermé mais aucune trace de Dominique qui semble s’être volatilisé.
Et voilà, démerdez-vous! Je suis abasourdi.
J’ai l’habitude des opérations même très modestes, organisées presque militairement. Je n’ai pratiquement rien mangé depuis hier soir et il semble bien que nous devions passer la nuit dans l’Espace! Les autres prennent les choses beaucoup plus calmement que moi.
Ils ont l’habitude de Dominique. Inch Allah … Le pilote noctambule d’une de nos voitures nous indique à quel Hôtel sa chambre a été retenue. Nous y allons et coup de chance, nous sommes dans le même hôtel. Le”CALDERONE”. A 3 heures, nous sommes couchés. Je partage une chambre somptueuse avec Jean-Pierre, un petit mécano de 25 ANS, très gentil.

LUNDI 26 DECEMBRE

Dominique nous fait réveiller à 8 heures et nous raconte qu’il est tombé en panne d’essence sur l’autoroute entre le garage et Barcelone. Il aurait attendu 3h~ avant d’être dépanné. Le scepticisme est aussi général qu’épais …
C’est le PROLOGUE. Il se déroule sur une colline surplombant le port. Les voitures quittent le parking fermé pour s’y rendre. Nous entrons dans le vif du sujet. Le parcours accompli elles doivent nous rejoindre sur un immense parking où les attendent les camions d’assistance. Nous avons 40 minutes pour les remettre en état. Nous, les obscurs, ne voyons rien de ce prologue qui va être meurtrier.33 voitures font des tonneaux! Dont Vatanen, Thorens et … ma voiture! Pour Thorens qui ne fait pas partie du Team HALT’UP, mais que nous connaissons bien et dont le camion d’assistance est à côté des nôtres sur le parking, le DAKAR 89 est terminé!
Son épave ne peut pas être rafistolée en 40 minutes. Il n’est pas seul dans ce cas.
Chez nous les concurrents reviennent les uns après les autres sans gros problèmes.

Le dernier est en vue. Ce sont Villars et Granger.
La voiture a une drôle d’allure non? Les choses se précisent …
Il n’y a plus de pare brise, l’aile avant gauche est en train de choisir la liberté, elle est cabossée dans tous les sens, Villars s’est offert un ou plusieurs tonneaux! Là je participe à un ballet extraordinaire. Pierrot me dit occupe- toi de l’aile avant gauche! La voiture n’est pas encore arrêtée que j’ai déjà une idée de la situation. Une déchirure dur 10 cm et sans doute un ou deux boulons arrachés.
Mon univers se réduit à cette aile et je cours chercher un morceau de tôle d’aluminium, une cisaille et des rivets POP. Dans le même temps, ils sont six a s’être jeté sur la voiture et a travailler comme des bêtes, sans discussion ou coups de gueules mais en se donnant a fond et avec compétence.
C’est fabuleux!
Cela se passe comme pour les changements de pneus en formule 1.
J’ai terminé mon aile et me précipite sur la portière avant gauche qui ne ferme plus. Pierrot vient à mon secours heureusement. Ça y est, elle rentre dans son logement mais pas question de faire fonctionner la serrure. En 40 minutes la voiture fait figure de convalescente. Elle repart, nous la retrouverons à TUNIS. J’avais très envie de faire ce rallye, pas du tout pour le côté VROUM… VROUM… mais pour l’aventure que je ne pensais pas trouver en temps que mécanicien. Quelle erreur!
Les gens qui participent aux compétitions automobiles sont vraiment des passionnés, quelques fois un peu dingues. En tous cas côté assistance. Côté pilote c’est autre chose. Il y a de tout, des passionnés, pro ou non, des aventuriers, des cinglés, des frimeurs etc. … Mais mon expérience se réduit au PARIS DAKAR.

RADIO RALLYE : Ce sont les bruits de couloirs. Les Peugeot auraient pris 20 minutes de pénalité pour n’avoir pas rejoint le parc de Barcelone dans les temps ??Cela ajouté au tonneau de Vatanen durant le prologue, laisse entrevoir une possibilité pour les Mitsubishi et les Ranges.

MARDI 27 DECEMBRE

Nous embarquons dans deux FAIRCHILD de la T.A.T. Je suis dans le RV avec l’équipe de Pascal, des Peugeot, des Mitsu. , des Honda et du divers. Nous sommes 35 et cela pour toute la durée du rallye. Le RV nous conduira de bivouac en bivouac. Les grands Team se divisent pour ne pas être dans le même appareil. On n’est jamais à l’abri d’une panne voir d’un accident. De toute façon il y aura une partie de l’assistance sur le terrain.

TUNIS

Je n’y avais pas mis les pieds depuis 1949. L’Avenue Jules Ferry est devenue l’Avenue Bourguiba; Elle était magnifique.
Elle est devenue sale et les Souks semblent y déborder. Nous sommes à l’hôtel “International” un palace ou les ascenseurs sont en panne trois fois par jour.
Il n’y a pas d’eau dans les douches mais beaucoup de poils dans la baignoire.
Les Souks n’ont pratiquement pas changé depuis 40 ans.
Les Tunisiens sont très accueillants et très heureux que le DAKAR passe chez eux. Demain, pour le départ de la 1 ère étape, la circulation sera interrompue.

Les voitures, camions et motos sont arrivés après une traversée sans histoire.
A Barcelone, Dominique avait décelé un bruit bizarre du côté de la boite de transfert de la voiture des Gamins. Il fallait en prévoir le changement. Coup de fil à Paris et le soir même la sœur de Dominique débarque à l’aéroport de Tunis avec une boite de transfert dans ses bagages ! Quel drôle de type “grand phoque». Là il a fait preuve de compétence, il a décidé vite et a été efficace. Demain il n’y aura peut-être plus personne? Il est totalement imprévisible.

RADIO RALLYE : Les Peugeot seraient arrivés à faire sauter les pénalités encaissées à Barcelone ??

MERCREDI 28 DECEMBRE

Le ciel est parfaitement bleu. Les concurrents prennent la route pour une étape de liaison TUNIS-TOZEUR qui va les mettre a pied d’œuvre .Demain, pour eux le rallye commencera vraiment. Pour nous il a commencé il Y a déjà trois semaines et nous venons de passer un petit moment de détente mais dés ce soir cela sera terminé. Je retrouve ma place dans le RV qui nous dépose à TOZEUR vers 15 h.
C’est le premier bivouac. Un grand espace sur un terrain mi-sable mi-cailloux a été entouré d’un mur de parpaings pour nous recevoir. C’est trop petit et nous devons déborder mais pas de problème car c’est déjà le désert et il suffit de pousser avec la main pour faire tomber les parpaings.
Nos deux camions arrivent, suivis par les voitures. Elles sont toutes là à la nuit tombante. Deux pare brise ont été touchés par des pierres lancées par des gamins?
Un troisième est à changer. Nous passons toute la nuit à contrôler l’état des
voitures. Outre toutes les opérations d’une station service modèle, il faut vérifier le bon serrage de tous les boulons.

Il y a sur le bivouac beaucoup de gens étrangers au rallye. Arabes et Européens trouvent là un spectacle qui n’est pas commun, surtout dans le sud Tunisien.
Blachére dit “Bidochon” roule toujours les mécaniques. Granger et Villars (mon équipage) ne font pas de bruit. Jacques Tognoni nous promet un méchoui monstre à Agadès. Lucio ne tient plus en place, il attend l’étape de demain pour montrer ce qu’il sait faire.

Jean-Pierre et moi nous apercevons que notre tente n’est pas dans le camion comme prévu. Dominique nous a oubliés dans la distribution!
Il nous reproche froidement de ne pas s’être servis dans son bureau.
Il ne lui vient pas à l’idée de réparer cet incident en en reprenant une aux pilotes du camion, par exemple, qui ont chacun la leur.
Non il règle le problème par cette phrase qui nous laisse pantois” Je fais des conneries mais démerdez-vous! «Mais impossible de lui en vouloir ».

La nuit a été froide et il n’y a pas de bois pour faire du feu. La fameuse tente ne nous a pas manqué car lorsque toutes nos voitures sont prêtes c’est l’heure du briefing et immédiatement du départ pour une étape qui promet d’être “sélective». Je cherche Philippe Bermudes, un ami de ma fille, mais sans succès. Il fait son premier Dakar en moto.

JEUDI 29 DECEMBRE

Après cette nuit blanche nous gagnons l’aéroport d’où RV nous emmènera à GADAMES en Lybie. Une petite heure d’attente et nous embarquons. Le Chairfield est un petit appareil sympa.
Son équipage: Un Pilote, un mécanicien et une hôtesse s’intègre au rallye. Tout le monde se tutoie bien entendu. Rien à voir avec l’équipage d’un avion de ligne.
Ils participent pleinement, nous sommes entre copains et bien sur cela n’empêche personne de faire son boulot correctement. Après le survol du Désert, nous atterrissons chez le colonel KADHAFI et cela, c’est tout de même assez spécial.
A notre descente d’avion nous ne voyons d’abord qu’un immense panneau vert fixé sur la façade d’une petite aérogare qui pourrait être celui de Grenoble ou de Romorantin, et qui nous accueille on ne peut plus chaudement. Jugez-en: BIENVENUE A NOS HOTES QUI ONT MAINTENANT UNE SECONDE PATRIE. Ceci est suivi de 5 ou 6 lignes d’endoctrinement que j’ai oubliées mais qui sont aussi débiles que grandiloquentes. Une patrie cela nous suffisait amplement et cette bienvenue n’arrive pas à détendre l’atmosphère. Impossible de prendre une photo, cela est interdit. Les formalités douanières sont réduites au minimum. Le terrain est vide si l’on fait exception de deux jets militaires parqués à l’autre bout des pistes. Pas de militaires, une police qui semble trop discrète pour être honnête, pas de badauds. C’est sinistre.
Nous embarquons dans un bus luxueux qui traverse une ville pratiquement déserte. Ce n’est manifestement pas naturel. Pas un seul militaire, pas un seul véhicule ou matériel militaire quelconque et pourtant nous traversons une très grande Zone entourée de barbelés ou les bâtiments sont à l’évidence des casernes. Dans cette zone, c’est de désert complet.pas un être vivant!

L’autocar est silencieux. Nous arrivons finalement sur un très grand terrain réservé aux activités sportives. En fait c’est un terrain vague entouré d’un mur et sur lequel on a construit deux petits immeubles à un étage réservés à l’administration et à l’accueil des délégations sportives étrangères.

Pas un chat! Nous installons nos tentes. Il est 15 heures, les premiers concurrents peuvent arriver à partir de 16 h. Nous n’avons pas le temps de dormir. Cela ne vaut pas le coup.
Je pars à l’aventure vers les deux immeubles. L’un est complètement fermé c’est celui qui est destiné à l’administration. Il n’a sans doute jamais été utilisé.
Le second est ouvert : un grand hall ou trône un poste de télévision.
Kadhafi fait un discours. Deux Arabes l’écoute attentivement.
Ils occupent les deux seuls fauteuils à la disposition de l’auditoire. Dans un coin un Libyen distribue gratuitement une littérature dont le fleuron est un petit livre vert. Mao avait imposé le petit livre rouge, Kadhafi fait dans le vert. Après avoir lu quelques pages a côté desquelles le panneau nous souhaitant la bienvenue fait figure d’œuvre de littérature, je jure bien de ne jamais essayer une nouvelle couleur.
Il y a trois douches au premier étage et chacune distribue parcimonieusement un filet d’eau qui va en s’amenuisant. J’ai juste le temps de me rincer.
Nous devons être une quinzaine de veinards a avoir pu profiter de cet équipement prévu pour des réunions sportives importantes.

Le DAKAR doit compter quelque chose comme 2.500 participants.
Il Y a aussi deux grandes cuisines et une buvette. Les cuisines sont magnifiques, tout en inox mais a l’abandon et elles n’ont jamais été utilisées. La buvette offre deux ou trois sortes de boissons genre limonade fruitée.
Le préposé n’a rien à faire car il n’accepte que la monnaie libyenne et comme il n’y a pas de bureau de change …
Douché et rasé, je m’engouffre dans une tente où Jean-Pierre dort déjà depuis une heure.
Je ne m’étais pas allongé depuis 36 heures. Cela fait du bien!

Un sommeil qui aurait pu être réparateur s’il avait duré plus de % d’heure. Les premiers concurrents arrivent. Il fait encore jour et pas chaud. La réception de Kadhafi a prévu la foule et la claque sous forme d’une trentaine de petits scouts encadrés par deux cheftaines. Ils sont placé a l’entrée du stade et au signal applaudissent et agitent des petits drapeaux.

ZANIROLLI et PESCAROLLO sont là. L’étape a été dure et cassante. Servia et Germanetti arrivent alors qu’il fait nuit. Il fait maintenant un froid de canard …
Nos voitures rejoignent ce bivouac les unes après les autres mais nous ne pouvons rien faire sans les camions. Bidochon bombe le torse mais le cœur n’y est pas. Il y a beaucoup de travail pour nous. Germanetti a jalonné sont parcours avec des morceaux de voiture et il va falloir tomber la boîte de vitesses. Des débrouillards ont réussi à trouver quelques morceaux de bois et ont allumé un feu prés duquel je tente de me réchauffer. C’est du luxe car le bois dans le désert est une denrée très rare.
Jacques et Françoise Calvet sont là. Ils sont arrivés dans un Mystère 20 aux couleurs de Citroën.
Ils vont suivre le rallye pendant trois jours. Françoise me présente Jean Todt en me disant: «Tu connais notre grand homme. Jean Todt?”
Cela ne manque pas de saveur lorsque l’on sait que Todt ne s’habille qu’au moment des premières communions, faute de quoi il ne trouve pas de vêtements à sa taille.
Nous travaillons toute la nuit et ne pouvons nous coucher qu’après le départ des voitures. Piron et Lucio ne sont pas arrivés. Les “Gamins” non plus mais cela ne surprend personne. Plus surprenante est l’absence de Pozzoli et Didou.3 chantiers de moins pour nous les mécanos.

JEUDI 30 DECEMBRE

Nous embarquons dans le FAIRCHILD vers Il heures ce qui nous a laissé trois très petites heures de sommeil. Tous ont des allures de somnambules, sauf Dominique qui s’est couché de bonne heure.
Nous ne volons pas vers Sabbha comme prévu. Les avions ne peuvent pas s’y poser! Nous allons directement à Agadès pour profiter d’une journée de repos, non prévue mais bien accueillie.

RADIO-RALLYE: C’est un coup contre Peugeot qui n’aura pas son armée de mécaniciens. J’en doute car ils ont, outre 6 camions d’assistance, 4 voitures d’assistance rapide.
Cette petite flotte n’est pas sans compter quelques bons mécanos. Ce n’est pas le cas de tous les concurrents. Beaucoup n’ont pas de véhicules d’assistance et ceux qui en ont, comme nous, ont des budgets trop restreints pour composer sans risques importants des équipages qui rassemblent des compétences de haut niveau à la fois sur les plans navigation, pilotage et mécanique.

A bord du FAIRCHILD, nous avons aujourd’hui une deuxième hôtesse qui a un rire extraordinaire. Cela tient du barrissement de l’éléphant et du hennissement du cheval. A son premier rire il y a deux secondes de stupéfaction puis un énorme éclat de rire. A son troisième rire tout le monde l’imite. Ce n’est pas triste.
Je suis crevé et prend un cachet de je ne sais quoi pour me donner un coup de fouet. Tout l’avion s’endort, sauf l’équipage et moi! Ce cachet est efficace.
Pendant trois heures je regarde le désert défiler sous les ailes.
Par moment le sable est blanc comme de la neige.pas une trace de vie!

Agadès! Il y a un bon vent de sable est la visibilité est très réduite. Le pilote doit S’y reprendre à deux fois pour trouver la piste; Je regrette de ne pas avoir un vrai cheich pour m’entourer la tête, comme le font les Touareg. Le mien est un cheich de touriste, beaucoup trop court pour bien protéger. En fait, 5 ou 6 mètres de long est le minimum.
Les douaniers prennent leur rôle très au sérieux et fouillent tous les bagages. C’est long. Le type qui est devant moi a une idée de génie.
Alors que son douanier vient d’ouvrir son sac a dos et trouve sur le dessus une boîte de conserve et lui demande “c’est quoi ça, patron?” il répond « allouf » ce qui en arabe signifie: cochon.
Le douanier fait un bond de 50 cm en arrière et crie “suivant!”
Quelque chose à déclarer patron? – Non rien, seulement une bouteille de vin et du allouf. Regard terrorisé et “suivant!”
L’aérogare est neuf. Il compte 3 pièces et c’est l’un des rares bâtiments en dur d’Agadés. Dès la sortie nous sommes assaillis par une nuée de gosses qui piaillent «Monsieur-cadeau, monsieur-cadeau » ! Le passage du Dakar est un grand événement à Agadès. L’argent tombe du ciel et beaucoup de ces pauvres diables vont gagner en deux ou trois jours de quoi vivre 6 mois.
Nous sommes également assiégés par des autochtones plus âgés dont le discours est plus précis:
– Bonjour mon ami, ça va?
– Oui, bonjour
– Tu veux un taxi? Un souvenir? Tu as un cadeau pour moi?
Le pire est qu’ils ne perdent jamais espoir.
Refuser les 10 premières propositions ne les empêche pas d’en tenter une onzième.
Ils s’accrochent comme des morpions particulièrement tenaces.
Rien d’autre à faire que les envoyer promener et quelques fois un peu rudement.
Tous ceux qui peuvent disposer d’un véhicule s’improvisent chauffeur de taxi et c’est ainsi que 7 ou 8 voitures, généralement des camionnettes Peugeot depuis longtemps  « hors quote »  à l’argus, attendent le client.
C’est un parc automobile suffisant, car la plus longue course ne devant pas excéder 10 minutes, chaque voiture fait de nombreux tours.
Dominique nous dit que le prix normal, mais néanmoins astronomique, de la course est de 200 Frs Français! Il n’a sans doute jamais voyagé en dehors de ses dix précédentes participations au DAKAR, il est donc sidéré lorsque la Peugeot que j’ai frétée pour le rejoindre chez Mohamed arrive et qu’il constate que je ne paye que 5 Frs. La plupart d’entre nous pensent connaître l’Afrique parce qu’ils ont participé a plusieurs rallye, mais en fait il y a deux façons de traverser un pays sans en rien  y voir et en n’y rien comprendre: Le voyage organisé qui vous trimbale de Hilton en Sofitel et le rallye.

“Maintenant c’est toi qui discutera les prix O.K. ?” me dit Dominique.
Le restaurant et une grande case en feuille de palmier. Le patron attend le DAKAR de pied ferme. C’est un grand black barbu qui se croit tout à coup propulsé au rang de directeur de Hilton. Il est entouré d’une douzaine de loqueteux aussi sales que son propre Boubou, que les murs, le sol, la toile cirée et la vaisselle.
Cela ne les empêche pas d’être sympas tellement leurs efforts sont réels… Mouton grillé et semoule baignent dans un jus rouge. Cela ressemble un peu à un couscous. C’est nettement moins bon et c’est cher, mais c’est la règle du jeu et nos estomacs en avaient besoin.
Notre “Taxi» ravi des 5 Frs que je lui avais donné, nous attend. Il nous emmène dans une villa louée par HALT’UP. Agadès compte en effet quelques constructions en dur (très léger) qui sont l’héritage de la colonisation.
Ces quelques villas sont totalement vides. Leurs occupants les ont sans doute quittées la veille de notre arrivée. La nôtre aura été louée 7.000 Fr Français pour 2 jours! C’est extrêmement cher, mais le grand jardin qui entoure la maison va nous permettre de remettre complètement en état, et en toute tranquillité, celles de nos voitures qui arriveront jusqu’à Agadès.
Et puis… La villa est tout de même plus confortable que le bivouac, et la restauration d’Africa-tour.

Oh! Bien sûr, ce n’est pas le Pérou! En France,Ces villas seraient jugés insalubres. La nôtre est dégueulasse, les WC sont bouchés depuis longtemps mais la douche fonctionne. C’est d’ailleurs le seul endroit de la maison où il Y a de l’eau.
Nous nous répartissons dans les trois chambres et dormons sur le carrelage. Les autres dorment, mais je ne puis fermer l’œil. Le comprimé pris ce matin dans l’avion me fait encore de l’effet.
La posologie que j’aurais bien dû lire avant, m’apprend qu’il contient surtout de la caféine. “Ne pas consommer après midi, sinon il est très difficile de s’endormir le soir”

En fin d’après midi nous allons faire un tour. Nous sommes jeudi soir et je n’ai dormi que 3 heures depuis Tunis, c’est à dire mercredi matin.
Cela commence à bien faire.
Pour 60% environ, les constructions sont en latérite. Le reste, à part les villas dont j’ai parlé tout à l’heure, ce sont des paillottes ou du « bidonville » fait de vieux sacs, de nattes et de morceaux de carton.
Tout est ocre rouge. En dehors des 5 ou 6 artères principales qui se coupent à angle droit, c’est un labyrinthe. Tout le monde vend quelque chose. Pas un arbre, en dehors de ceux qui sont dans les jardins des villas. Pas un chien! Et peut être ont-ils joué un rôle de premier plan dans des méchouis? En revanche, il y a des chèvres partout qui se promènent en liberté. Après un morceau de mouton ou de caoutchouc, je ne sais pas très bien, à demi rôti car le bois est une denrée très très rare et le charbon de bois très cher.
je regagne mon coin de carrelage pour une longue nuit réparatrice…

VENDREDI 31 DECEMBRE

J’ouvre un œil à 9 heures du matin. Je n’aurais jamais pensé que l’on puisse être aussi bien sur du carrelage!
Jean-Marie qui s’est couché très tard après avoir dragué “la Gazelle” (on dit aussi: “fleur de tunnel”) ronfle encore et avec tant de vigueur que Gérard a émigré dans une autre pièce. Il me dit que je n’étais pas silencieux non plus:
– Explique-moi, Gérard, comment nos pitoyables ronflements peuvent troubler un sommeil que les moteurs de voiture, et de moto, poussés à haut régime, n’entament pas dans les bivouacs? .
– Oui, je sais, lorsque l’on dort aux petites heures du matin dans un bivouac, nous sommes toujours dans un premier sommeil très lourd. Nous n’avons jamais pu dépasser ce stade.
Sacré Gérard! Ce petit breton râblé et dur comme du granit, réservé et discret était peut être le plus avenant et le plus gentil de toute l’équipe. Il ne rechignait jamais devant le travail et était toujours prêt à rendre service.
A Tahoua pourtant il craquera. Alors que, comme nous tous, il n’avait dormi que 2 heures depuis 48 h dont 32 ou 33 de travail, il terminait le remontage d’une boite de vitesses. Il était 4h du matin. Je travaillais sur un autre morceau de la voiture quant il me dit sans même élever la voix mais avec un accent  qui ne trompe pas ” Papy, je ne peux plus! Je vais tout envoyer promener».
Philippe et Gégé qui travaillent sous la voiture voisine ont entendu.
Dans la minute qui suit, ils sont là et prennent la relève.
Ils sont aussi crevés que nous mais remontent cette foutue boîte de vitesses pendant que Gérard récupère. Tout cela est fait sans un mot ou presque. On n’en reparlera jamais.
Ce serait inutile mais chacun sait que si les circonstances le veulent, l’ascenseur sera renvoyé dans le même esprit, sobre, discret et efficace.
Vraiment ces petits mecs sont fantastiques!
Cette journée du 31 décembre est une vraie journée de repos. Après une bonne nuit de repos cela vous retape un bonhomme on ne peut mieux.
Nous pouvons jouer les touristes… Agadès est vraiment la ville du désert.
Ce n’est plus l’Afrique du nord, ce n’est pas encore l’Afrique noire. La latérite est là mais le sable aussi.

Les Touaregs sont omniprésents. Pauvres et loqueteux ou plus somptueux et surtout majestueux que n’ose les montrer Hollywood.
En Bretagne on porte encore des coiffes pour amuser les touristes et l’on se fait volontiers photographier. Le Touareg, lui, ne nous regarde même pas lorsqu’il est sur son chameau, la tête protégée par son cheich bleu ou noir. Il semble venir d’une autre planète.
Il y a une telle différence entre celui qui vient nous proposer des poignards et celui qui se déplace sur un chameau que l’on se demande presque, si le premier n’est pas un faux!
Je voudrais pouvoir rester ici pour les mieux connaitre…

DIMANCHE 01 JANVIER

La villa a pris un petit air de fête. Les goguenots étant bouchés et nos tripes plus ou moins détraquées, les “sentinelles” se concentrent discrètement derrière la maison mais il y a des coups de vent et le papier rose se promène un peu partout
Le dépaysement est tel que personne n’a pensé à se souhaiter la bonne année!

Nous retrouvons les avions et le rire de Sylvie. En route pour Dirkou.
Qu’allons-nous y trouver?
Les voitures ont fait deux étapes sans assistance! Une seule était au programme.
Le terrain de Dirkou est en plein désert et pour des raisons inconnues les véhicules “d’Africa-Bouffe” sont à 500 mètres de là.
A mi chemin entre les avions et l’arrivée de l’étape que signalent des voitures de T.S.O. (Thierry Sabine Organisation) munies de gyrophares. Pas de voitures concurrentes! Pas de camions! Nous allons devoir attendre 2 ou 3 heures les premières arrivées.
C’est idiot, nous ne pouvons même pas en profiter pour dormir: nous n’avons pas sommeil. Il y a pas mal de vent et la température dégringole aussi vite que le soleil.

Les concurrents sont signalés par un petit nuage de sable qui se déplace sur un horizon sombre et incertain. Le nuage se déplace de droite à gauche. Il grossit de plus en plus rapidement et le jeu consiste à distinguer le premier. De quel concurrent s’agit-il ?
– Une Peugeot?
– Non c’est un motard.
– T’es miro, papy c’est une voiture de journalistes!
Pascal, le Grand, Gilles et moi attendons en espérant ces différentes affirmations fausses. Peut être la voiture de Pesca, de Zanirolli ou même de Servia va-t-elle se matérialiser?
Il fait de plus en plus froid.

Quelques motos arrivent… Puis deux Peugeot et Patrick Tambay. Ils Passent le chronométrage sans ralentir et lèvent le pied sitôt après pour stopper 300 mètres plus loin au contrôle.
Là, une nuée de journalistes entoure les vedettes; J’attends 10 bonnes minutes avant de pouvoir prendre une photo de Patrick qui pour cette occasion troque un sourire de pro pour un sourire plus sympa. Il est frais comme un petit suisse. Sa combinaison a encore ses plis! A croire qu’il s’est arrêté à 10 km de là pour se refaire une beauté.
Non! le Dakar n’est pas le même pour tout le monde. En fait, s’ils ne rencontrent pas de problèmes particuliers et si l’étape n’est que de 500 ou 600 Km, pour le vrai pro comme Patrick c’est presque une promenade de santé.

Villars et Granger n’ont pas la même gueule lorsqu’ils arrivent 4 ou 5 heures plus tard voir 10 h ou plus. De jour en jour, cette différence de temps prise sur le repos s’accumule. Et que dire des concurrents qui n’ont pas d’assistance et bricolent eux mêmes?!

Zani et Pesca sont arrivés. Nous gagnons très vite le coin de sable que nous avons marqué avec nos sacs et nous voilà reparti pour une nuit sans temps morts.
Nos voitures refont le plein (420 Litres).Un camion chargé de fûts de 200 Litres est là pour nous. Tognoni a fait son boulot.

Servia et Puig arrivent, puis Germanetti! et son coéquipier Daniello. Il faut encore une fois tomber la boite de vitesse…!  Et voici Foudil. Il a bien marché, mais son moteur de Mercedes 500 chauffe un peu trop. Jean-Pierre s’occupe de sa LAND et je l’aide en changeant les amortisseurs arrières, puis je ne sais plus quoi sous le capot. Entre temps BIDOCHON est arrivé. Pas très flambant!
Non seulement il ne roule plus les mécaniques mais va pleurer sur l’épaule de Dominique puis sur les nôtres.
S’il n’est pas dans les premiers et s’il est fatigué c’ est la faute de son coéquipier qui ne fait pas le poids! Il doit faire tout lui-même … mais il tient le coup quand même!
Nous savons très bien qu’il n’y a pas un mot de vrai dans ce qu’il raconte. Et même si cela était vrai il ne devrait pas l’étaler comme cela sur la place publique.

Je vais avec Jean–Pierre jusqu’à “AFRICA-BOUFFE” et me fait servir une bonne ration d’une crème au chocolat genre Danette. Difficile de se déplacer avec un couvercle de gamelle qui contient de la soupe, un fond de la crème et l’éternel boite sortant du Bain-marie qui contient le plat de résistance.
En plus de la foule des concurrents, il y a une nuée de Blacks de tous âges. Gagner une place libre autour de l’une des 15 ou 20 tables rondes, à hauteur de bar sur lesquelles nous pouvons poser nos ustensiles pour manger debout, est un mini rallye. Court et sans classement, il demande des qualités de slalomeur, d’équilibriste et de navigateur.
Aujourd’hui c’est une rude étape pour moi. A 3 mètres d’une place libre je suis bousculé par 5 ou 6 petits locaux. Mon pantalon boit le potage, le sable se tape ma crème au chocolat . Les enfoirés! En plus ils m’ont piqué ma gamelle!
Africa-Bouffe pourrait au moins faire en sorte que nous puissions manger tranquillement, mais il ne faut rien attendre de ces rapaces dont la qualité des services n’est visible qu’au niveau de la pub.
Ils font partie des sangsues qui accompagnent le rallye. Ils ne sont pas seuls de cette catégorie!
Il fait de plus en plus froid. Deux chandails plus un anorak le tout dans une combinaison font de moi un bibendum. Reste la tête. J’ai beaucoup plus froid au crâne qu’en France par – 20°! Et pourtant la température ne doit pas être au-dessous de 0°, il ne gèle pas! Je n’ai pas froid aux pieds malgré de petites chaussettes dans de simples chaussures de tennis.
J’ai lu quelque part que le vent du désert pouvait rendre fou. Aucun risque pour moi de ce côté. Je n’ai jamais eu la tête aussi froide. Je regrette vivement de ne pas avoir un vrai cheich et le remplace par un tee-shirt que j’enfile façon cagoule. Cela tient très bien grâce à la lampe Frontale:
“Papy t’as la tronche d’un vieux cheik!”
En fait, le sable a gardé la chaleur de la journée et je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il y a 100 de différence entre la température au ras du sol et celle â 1.50 m plus haut. A 1.80 m avec le vent c’est la Sibérie.

Ma voiture est enfin arrivée. Villars et Granger vont se coucher après m’avoir assuré que tout allait bien. Ben voyons!
Ils ont eu besoin d’une roue de secours et à l’arrière de la voiture on jurerait qu’un cyclone est passé. Ils n’ont rien ré-amarré! Imaginez deux roues, un cric, une trousse a outils etc… en liberté dans le coffre d’une voiture faisant des bonds de cabris durant des centaines de Kilomètres. Il me faudra 3 heures pour remettre tout en état.
Il est 5 heures lorsque je fais un petit tour avec la voitura pour me détendre. Surprise : il n’y a plus de marche arrière! Ils ne m’ont rien dit!
Ils sont arrivés à 2 heures et le départ pour eux est à 5h30. Trop tard pour tomber la boite de vitesse! De toutes façon qui pourrait l’ouvrir et la réparer? Tous sont débordés.

Nous ne sommes que 6 + Dominique, mais lui est couché depuis très longtemps.
Il est vrai que nous n’avons plus que 6 voitures côté “client».

Demain ou plutôt tout a l’heure ce sera une étape de dunes avec beaucoup d’ensablages.
Sans marche arrière, ils ne s’en sortiront jamais mais cela ils ne le savent pas. Et pour couronner le tout: pas d’assistance demain soir. Et après demain, nouvelle étape a base de dunes!
En nettoyant le pare brise je songe que cela sera mon dernier travail sur cette voiture. Pendant que je fais ce travail de pompiste, un grand type pas rasé depuis 8 jours, la gueule dans le mur, me regarde.
Un vrai clochard avec un regard d’abruti. Il a un bonnet de laine, des culottes de motard et je ne sais quoi entre les deux. Nous échangeons un coup d’œil de pitié réciproque et je dégage le sable accumulé sur les phares de la 247.
Mais c’est qu’il a un faux air de Bermudes ce clodo? Il a du avoir les mêmes réactions que moi et c’est avec un synchronisme parfait que nous nous regardons a nouveau et que nous tombons presque dans les bras l’un de l’autre. Philippe Bermudes est épuisé. C’est vraiment très dur me dit-il. Il voit Patrick Tambay presque chaque jour et celui-ci lui soutient le moral autant qu’il le peut!
Les trois motards avec lesquels il fait équipe, bivouaquent à 50 mètres. II va les prévenir que nous allons prendre un café ensemble chez Africa-Bouffe. Il est pressé car il prend le départ dans une demi-heure. Je ne le reverrai qu’à Paris…

Tognoni et Corinne sont arrivés dans la nuit mais ils ont fait une “casquette?! et une belle!
Plus de pare brise évidemment et le toit du Range a l’allure d’un bec verseur! Grosse zizanie dans l’équipage. Jacques pas très fier ne se montre pas. Personne ne le verra de toute la nuit. Corinne en a marre et dit pis que pendre de Jacques qui ne la laisse pas conduire et pilote comme si il voulait la tuer etc …
En fait ils forment un équipage un peu trop hétérogène. Lui connait bien l’Afrique et l’a peut être sillonnée dans tous les sens, mais jamais dans le cadre d’un Rallye ou il faut aller très vite.
Quant â Corinne elle connait bien le DAKAR qu’elle fait pour la onzième fois mais les mauvaises langues disent: « 11 Dakar, O Arrivée »

LUNDI 2 JANVIER

Villars er Granger repartent, ennuyés de ne pas avoir de marche arrière mais sans plus. Ils ne se rendent pas très bien compte. Je leur recommande de bien arrimer chaque chose à l’arrière de la voiture.
Ils dorment debout; Allongés ils ne le sont restés que deux heures!

Le temps de plier les tentes et de remettre tout en place dans les camions il est l’heure d’embarquer dans les avions Direction Agadès à nouveau.
L’équipe du Grand dans le RU et moi dans le RV avec l’équipe de Pascal. Pour l’instant l’équipe de Pascal tente de redresser la voiture de Jacques et Corinne. Jacques a fait sa réapparition. Il est seul, un peu à l’écart les deux mains dans les poches comme un enfant boudeur.

Le pilote du RV aurait bien voulu décoller on même temps que le RU pour voler avec lui “en Patrouille, mais il manque 6 passagers: l’équipe de Pascal.
Nous attendons une demie heure puis je propose d’aller voir où ils en sont avec la petite moto du bord. C’est une mini Yamaha avec des roues de 30 cm do diamètre. C’est mieux qu’un jouet; Cela marche vraiment … pendant 50 mètres et grâce à l’élan que j’ai pris sur le sol en dur de la piste. Ensuite c’est l’ensablage et mes essais pour en sortir restent infructueux.
Je rejoins l’emplacement du Team HALT’UP en courant presque a quatre pattes.
Les deux pattes arrières moulinent dans le sable, les deux antérieures sont sur le guidon. La main droite règle les gaz de façon à ce que l’engin me tire sans prendre le large tout seul. J’intéresse! Même ici, il y a des badauds qui vont bien rigoler si je me casse la gueule. Ils sont déçus les pauvres, mais moi, lorsque j’arrive auprès du camion HALT’UP je suis sur les genoux! Si je fais le Dakar l’année prochaine, ce ne sera pas en moto!

La voiture de Tognoni est repartie mais ils sont maintenant sur celle de Pesca. qui après 13 Km de course a du faire demi-tour. Les soupapes cafouillent!
C’est un coup dur, car Zani et Pesca occupaient les 4ème et 5ème places au classement général. Pas question d’abandonner la voiture de Pesca. Évidemment Pascal et son équipe se débrouilleront pour rejoindre Agadès … Peut être trouveront-·ils un autre avion pour embarquer leurs tronches fatiguées et catastrophées.

Je me souviendrai de Dirkou. Une nuit que le froid a rendu particulièrement dure. Labrousse suit maintenant le rallye en touriste. Il a pulvérisé une chapelle. Un amortisseur à l’avant gauche est passé au travers du capot. Son coéquipier et lui sont déçus mais parlent déjà du DAKAR 90

LUNDI 2 JANVIER

Nous volons sans histoire jusqu’à Agadès où nous nous reposerons jusqu’a demain soir en attendant les voitures. Du moins ce qu’il en restera et je pense notamment a Villars et Granger…

Agadès a pour nous des airs de villégiature. C’est la deuxième fois que nous allons y passer une nuit de repos et même pouvoir y faire la grasse matinée. Nous y avons une nouvelle villa. Pascal et son équipe ont pris pour eux seuls la première. La nôtre est plus spacieuse, les goguenots fonctionnent et elle est moins nue.
En effet, dans deus des quatre chambres il Y a des lits. Sans matelas d’accord, mais c’est tout de même un luxe appréciable dont je suis l’un des bénéficiaires.

Le soir, je me laisse entrainer par quelques garnements dont Jean- Pierre, Jean-Marie et Philippe dans une « boîte ». Il y en a deux qui n’existaient pas il y a 24 heures et qui auront disparu dans 2 jours. Une armée de putes a débarqué à Agadès venant surtout du Niger.
Elles parlent Anglais mais cela ne gêne personne. Ces “fleurs de tunnel” font fortune sous le regard intéressé de Blacks beaucoup trop polis pour être honnêtes. Ils ont organisé le voyage des gazelles.
Coup de tampon sur le bras à l’entrée d’un local quelconque muni d’un plancher, de lumières clignotantes et aveuglantes de toutes les couleurs et un déferlement non-stop de décibels. Il paraît que c’est de la musique. Je ne puis tenir plus d’une heure et vais me coucher.
Philippe et Jean-Marie sont déchainées et restent. Les autres les attendent encore un peu.

MARDI 3 JANVIER

Toute l’équipe se réveille plus ou moins péniblement.
Ils ont généralement rêvé de SIDA! Il en manque un !
Jean-Marie n’est pas rentré. Il a été embarqué par les flics d’ Agadès hier soir, au “DJADO”.
On peut cueillir la fleur de tunnel, mais pas dans les toilettes d’un lieu publique. Même si l’on est pressé et que la belle ne dispose d’aucun nid douillet pour vous accueillir.
Le chef de la police a dit à Jean-Marie que bien que non-musulman il devrait avoir honte.
– Mais j’ai honte monsieur le commissaire de police.
– Bon. Alors ça c’est bien, Patron. Présentement tu peux partir.
Et c’est avec un grand sourire; les traits assez tirés, mais avec un souvenir hors du commun et la trouille du Sida que Jean-Marie s’allonge pour ronfler toute la matinée.
Son histoire a, bien entendu, fait le tour du rallye.

Vers 17 heures nous allons â l’arrivée. Au départ de DIRKOU il nous restait: Zanirolli, Pescarollo et Fourtig, Tognoni, Servia et Puig, Germanetti et Daniella,
Blachére et Muret, Foudil Ben Alloun, Villars et Granger
soit 8 voitures. Combien seront-elles à l’arrivée?

Nous assistons aux arrivées de quelques Peugeot, de Patrick puis de Pescarollo et Servia.

Les voitures ont beaucoup souffert et nous allons avoir du Taff !
Le Grand prévoit le programme suivant : Ce soir nous bricolons un peu puis nous nous couchons de bonne heure. Nous avons toute la journée de demain pour travailler. On commencera â 7 h.
Demain est, en effet, jour de repos pour les pilotes.
Nous nous couchons donc vers 10 h. Sont rentrés au bercail Pesca. Servia et Puig, Germanetti et Daniella, Bidochon et Muret mais ils ont abandonné.
Les camions sont là. D’autres voitures vont sans doute arriver dans la nuit?
Les deux villas sont surpeuplées

MERCREDI 4 JANVIER

Foudil est là mais sans sa voiture. Le moteur a chauffé et a “serré” il est tellement déçu que derrière ses lunettes de soleil, ce grand gaillard taillé a coups de serpe, à l’œil plus qu’humide.

Blachère bombe le torse une derrière fois, pour nous expliquer combien il a été intelligent en abandonnant. Il ne se serait pas sorti des dunes si i] avait poursuivi. Qu’elle sagesse ! Il sera Bidochon jusqu’au bout. Un motard qui est là en spectateur lui balance: « La prochaine fois, fais le rallye de ta paroisse »

Villars et Granger ne sont pas là. Pour eux aussi c’est terminé mais nous nous y attendions tous et depuis plusieurs étapes.

Zanirolli a abandonné. Une rotule de direction cassée? Cette panne n’est jamais arrivée à personne. Il y a certainement autre chose.

Pescarolo après son difficile départ de Dirkou est remonté à la 50ème place. C’est bien mais tous les espoirs de podium à Dakar sont à l’eau.

Servia et Puig sont maintenant 9ème au classement général. Nous ne pouvons plus compter que sur ce sympathique équipage. La bagnole est matraquée, mais ils pourront peut-être regagner des places.
Côté clients, il ne nous reste donc plus que 2 voitures. Servia et Germanetti.
Chez Pascal il ne reste que Pescarollo.

Le jardin de la villa, qui est notre aire de travail est envahi par une foule de locaux et par des concurrents isolés qui ont besoin de coups de main.
L’accueil chez HALT’UP est toujours bon, cela se sait.
Et puis, le Grand ne sait pas dire non. J’embauche un jeune black et le charge d’empêcher les autres de rentrer. Il faut tout de même que nous puissions travailler et qu’il nous reste quelques outils.

10 H -Le miracle ! Granger et Villars arrivent!! Ils descendent de leur épave et tombent dans les bras des deux premiers sympathisants  venus en pleurant.
Ils ont 17 heures de retard sur le premier arrivé à cette étape.
Ils viennent de se taper deux étapes dans les dunes sans marche arrière, avec une portière gauche condamnée, la droite qui ne s’ouvre qu’en passant le bras par l’extérieur et en donnant de furieux coups d’épaule.
La barre de direction a la forme d’un arc, le pont arrière est de travers; Les roues de secours sont en liberté dans la caisse arrière et le bâti qui les recevait est arraché et dessoudé en 5 endroits ! J’en passe…

Je ne vais pas m’ennuyer pendant les prochaines heures.
Je commence par laver la voiture avec un filet d’eau gros comme le petit doigt, pour y voir plus clair. Vous ai-je dit que le dessous des voitures est toujours très propre? Le sable récure, il n’y a jamais une trace de cambouis.
Je finis de laver la carrosserie lorsque Bidochon qui ne doute de rien, se pointe. Il voudrait que je lui lave sa voiture!
Il n’a pas compris qu’il n’était plus dans le coup et qu’ayant abandonné il devait maintenant se démerder tout seul.

Une pose à midi pour ingurgiter une fois de plus un morceau de mouton mal cuit qui n’a été fabriqué qu’avec des os. Les pilotes et copilotes essaient de ronfler dans un coin.
Le Grand a entrepris de mettre le moteur de Germanetti en pièces détachées et fait cela dans la pièce de séjour ! II y passera toute la journée et toute la nuit.
Jean Pierre et moi avons attaqué la voiture de Villars et Granger. Nous tombons la boîte de vitesse dans laquelle nous trouvons une petite pièce cassée qu’il faudra refaire à coup de soudure et de lime. Jean-Pierre travaille là dessus avec ardeur et compétence. A moi de bricoler quelque chose pour que tout soit bien arrimé dans la caisse. Ça n’est pas du billard !
Ensuite, je me lance sur le train avant et le resserrage de tous les boulons.
Vers 2 heures du matin nous entrevoyons le bout du tunnel et espérons quelques heures de sommeil.
Ma lampe frontale qui fouille tous les coins tombe sur un support arrière de caisse qui s’est déchiré. Ce ne serait pas très grave si le châssis cassé ne tenait plus que par un fil d’un côté et ne commençait à se fendre de l’autre!
Nous baissons les bras en nous disant que la voiture n’ira pas plus loin.
Agadès… Terminus… Buffet gastronomique lance Jean-Pierre. C’est mal connaître Pierrot qui rassure Granger et Villars puis attaque avec le poste de soudure, une masse et les pièces de renfort que je lui “Bidouille”

A 6h c’est terminé. La voiture repart mais nous n’avons pas eu le temps de travailler sur les portes. Je supplie Villars er Granger de ne pas tout laisser en vadrouille â l’arrière de la voiture. Pierrot sait vraiment souder. C’est du très beau boulot.

Nos quatre voitures sont reparties. Direction TAHOUA. Une étape petite et pas trop cassante paraît-il.
Nous rangeons. Nous refaisons nos sacs, nous avons juste le temps de gagner l’aéroport. Je tombe sur Gégé et Jean-Pierre tous les deux dans les chiottes. L’un est debout et me tourne le dos, l’autre est penché sur la cuvette!?!
C’est le seul point d’eau qui reste dans la villa et ces messieurs se lavent les mains en rigolant.

JEUDI 5 JANVIER

TAHOUA. Le bivouac est au bord de l’aéroport.
L’équipe de Pascal s’installe à 200 mètres de l’équipe de Dominique!
C’est idiot mais c’est comme ça!

A côté de nous, Deladrière et son équipier. Deladrière est tout petit, son équipier est une espèce de dégingandé de 2 mètres de haut. Jean Pierre et moi prenons un taxi pour rejoindre le pays qui est à 2 ou 3 kilomètres.
Nous trouvons un restaurant encore plus dégueulasse qu’à Agadès.
Il est tenu par une bande de blacks des deux sexes. Les femmes sont manifestement des putes, les hommes des maquereaux.
Des allemands du rallye y boivent de la bière chaude avec une omelette et des frites. Je demande le prix de l’omelette; 400 Frs CFA.
– O.K. 2 omelettes, 2 frites et 2 bières.
Le gars qui a pris la commande semble être le Patron mais après examen plus approfondi de la faune environnante, il en serait plutôt le leader, venu ici à l’occasion de cette arrivée de clients inhabituels.

C’est vraiment dégueulasse mais cela bouche une dent creuse.
L’addition est surprenante. L’omelette est passée de 400 â 800 CFA, la bière est trois fois plus chère qu’à Niamey.
Je paye la moitié du prix demandé. Ils sont déçus mais contents quand même de nous avoir fait payer 3 fois le prix normal.

Servia est là Germanetti aussi. Villars arrive. Nous l’appelons maintenant Villarden .Cela rime avec Vatanen !
Rien de catastrophique sur la voiture. A l’arrière, encore une fois, tout est en vrac comme d’habitude. Les outils se promènent partout. Je commence à en avoir assez et leur explique qu’il ne faut pas tout remettre en vrac comme dans le coffre d’une R 18 lorsque les premières gouttes d’eau tombent à l’issue d’un pique-nique.

Il n’y a pas eu beaucoup de travail et nous terminons vers 3 heures du matin. Jean Marie a encore un bon Calva dans sa gourde et nous nous retrouvons autour de Godelou qui dort à la belle étoile, pour lui faire un sort.
Nous sommes installés contre les tentes, de l’une d’elle, sort des ronflements Gargantuesques. D’une autre la voix du Grand qui comme d’habitude est couché depuis longtemps :” Mais faites quelque chose… Foutez-lui la tête dans le sable !”
Cela n’émeut pas le copilote de Deladriére. Ses ronflements ne baissent même pas d’1/4 de décibel. Il est vrai qu’il devrait bien revoir sa ligne d’échappement.

VENDREDI 6 JANVIER

Nous arrivons à NIAMEY après un vol” en patrouille “‘. Les pilotes se sont amusés et nous aussi. Les deux appareils volaient à 30 mètres l’un de l’autre. Le RU étant tantôt à notre droite tantôt à notre gauche.
L’aéroport de Niamey est très beau.
Un douanier tamponne nos passeports avec sérieux et application mais cela ne va pas vite et la queue s’allonge.
Un second douanier vient à la rescousse et s’installe derrière un second bureau. Aussitôt la queue se dégonfle et quelques derniers deviennent premiers. C’est mon cas et celui de Jean-Marie.
Le douanier nous prend nos passeports, les ouvre et nous regarde avec un grand sourire: – J’ai oublié le tampon, patron, attendez,je reviens…
Respectueux des règlements. Nous attendons sagement devant le bureau déserté. Rien ne nous empêcherait de partir. Il n’y a pas de barrière entre nous et le grand hall. Pas même un douanier ou un flic. Mais nous respectons!
L’absence de notre douanier s’éternise et j’hésite à reprendre la queue initiale qui devient plus petite que la nôtre, lorsque “l’homme de la situation ” revient, hilare et muni d’un cachet et d’un tampon encreur. Hélas ce tampon est sec et sous nos rires et gentilles mises en boite, il repart en laissant son cachet sur le bureau. Humectant le tampon avec mon haleine et appuyant fermement, je tente de soulager notre brave douanier d’une partie de sa tache.
Rien à faire… Ce tampon n’a pas du servir depuis bien des mois !(Le douanier revient et toujours en ri)
Mais le voilà revenu de plus en plus rigolard avec un tampon sur lequel il a du verser une bouteille entière d’encre et ça coule, bave et dégueule … nos passeports épongent … C’est l’Afrique.

Dédaignant les nombreux taxis, le Grand a choisi de nous faire monter dans un car de 60 ou 80 places. Un car, cela sent moins l’arnaque. Le chauffeur retarde le départ le plus possible, car nous ne sommes que 9 passagers.
Malgré les apparences nous ne sommes pas dans le car d’un service régulier, ou plutôt si, mais le chauffeur, entre deux de ses circuits réguliers a pensé qu’il pourrait se servir de son engin pour jouer les taxis! Il faut discuter le prix avec fermeté et cela nous coûte deux fois plus cher que si nous avions pris un taxi comme tout le monde.

J’apprendrai par la suite qu’il est dans les usages que les chauffeurs de bus abandonnent leur ligne régulière pour faire de petits extras, si l’occasion se présente. C’est Marc, l’un de mes neveux qui me raconte cela. Il sait de quoi il parle puisqu’il est directeur de l’exploitation dans une très grosse compagnie de transport qui entre autres choses, gère ces cars municipaux. Il parait que ce service n’est pas rentable

Le bivouac est dans les jardins du Sofitel où logent pratiquement tous les gens du Rallye. C’est le grand jour à Niamey et au Sofitel. Niamey est la capitale du Niger mais la ville n’est pas très grande pour autant.
Une autoroute relie l’aéroport â la ville, mais il ne devait plus rester de bitume, car a part l’avenue ou se trouve le Sofitel et plus loin le palais du président, je n’ai rien vu d’autre que de la latérite.
Cette voie bitumée n’est utilisée que jusqu’au Sofitel. Après, les automobilistes font un détour pour l’éviter car les abords du palais présidentiel sont truffés de flics qui ont la gâchette facile, très facile. En effet, l’été dernier un touriste Hollandais s’est arrêté devant le palais pour demander son chemin. Il a fait deux pas et s’est fait descendre. Sa femme, en partie protégée par la carrosserie n’est morte que deux jours plus tard. Seul leur fils d’une dizaine d’année s’en est tiré bien que grièvement blessé.

A Niamey le passage du Dakar est la distraction de l’année. La seule animation régulière est une séance de cinéma, une fois par semaine, au palais des congrès. Il n’y a pas de congrès, mais comme il y a un palais, jouxtant le Sofitel, il faut bien l’utiliser!
Tous les européens de Niamey viennent voir le DAKAR. Nous sommes sur un morceau de parking bitumé. Nous n’avons plus que 3 voitures “clients” et la voiture de Pesca. C’était une toute petite étape et en principe les véhicules n’ont pas du souffrir. C’était bien vu sauf pour deux ou trois concurrents dont … « Villarden » et Granger! Ma voiture! Ce sont des pilotes inexpérimentés et il semble qu’ils ne loupent pas une saignée, pas un trou.
Bilan de l’étape: Changement des amortisseurs, il faut refaire le joint de la boite de transfert et … remettre de l’ordre derrière où encore une fois tout est en vrac!

Pendant que je travaille, j’entends le Grand crier
– Michel, il y a du courrier pour toi
– Ben voyons ! C’est ta sœur qui m’écrit?
– Non, je t’assure, tu as du courrier. Viens, ne déconne pas.
Allons, Dominique, tu ne vas pas me faire croire que les huissiers me suivent jusqu’ici?
– c’est pas des conneries, Papy. T’as des télégrammes.
Effectivement, Dade, Bruno et Domi. y sont allés chacun d’un Télex via T.S.O.
Cela fait plaisir, vraiment plaisir. Merci a tous trois.

Marc, mon neveu, et sa femme Patricia viennent me chercher à 23 h et nous partons passer la soirée ensemble. Je rejoindrai le rallye demain à l’aéroport. Marc et Patricia sont bien installés et me reçoivent de façon on ne peut plus sympathique. Leurs enfants que je ne connaissais pas sont adorables. Ils en ont assez de vivre ici où la corruption atteint des sommets.
Les automobilistes européens ne répondent plus aux injonctions de la police et ne stoppent que s’il y a un vrai barrage. Les flics arrêtent les voitures pour rançonner les conducteurs

SAMEDI 7 JANVIER

Marc me conduit à l’aéroport où nous prenons une “conjoncture”. Il y a deux ans le mot conjoncture était, ici, très à la mode et mis à toutes les sauces, notamment par le président qui lors de ses discours ne comprenait manifestement rien a ce qu’il lisait avec peine et application.
Personne ne savait très bien ce que cela voulait dire.
A ce moment la BRASSERIE DU NIGER qui fabrique une bière pas mauvaise, a sorti une nouvelle bouteille de 66 cl pour compléter sa gamme. Cette bouteille a eu immédiatement beaucoup de succès et a été spontanément baptisée “conjoncture». Maintenant tout le monde sait ce que veut dire ce mot.

Je retrouve le RV où j’embarque avec un souvenir acheté à l’aéroport.ll a du succès. C’est un récipient en peau qui a la forme d’une boule surmontée d’un goulet de 20 â 25 cm et de 5 cm de diamètre. Impossible de le rentrer dans mon sac.
– Qu’est-ce-que t’as acheté, Papy ?
– Une gourde. C’est fait avec une mamelle de chamelle.
– Tu t’es fait rouler, Papy. C’est une bite de Touareg!

En route pour GAO. Tout le monde s’est reposé. Il y a une bonne ambiance dans l’avion où notre mécanicien-Stewart n’a pas encore tout a fait digéré les whiskies ingurgités durant la nuit. Il y a un petit chahut au cous duquel son blue-jean lui est ôté et jeté à l’autre bout de l’appareil! Rien à voir avec l’ambiance feutrée et coincée d’un vol régulier.

GAO – Une petite sieste en attendant les voitures et camions, puis une nuit complète de travail.
L’étape a été longue et les voitures se déglinguent de plus en plus.
Germanetti et Servia ont semé des morceaux de carrosserie un peu partout.
La voiture de Villarden tient toujours; Cela tient du miracle. Bien entendu, tout est sens dessus dessous à l’arrière et de cela j’en ai ras la frange!
Pour Germanetti le problème est différent car il n’y a pratiquement plus d’arrière. Je fixe les roues de secours et la boîte à outils tant bien que mal. Je suis devenu un spécialiste.

DIMANCHE 8 JANVIER

TOMBOUCTOU. Depuis toujours ce mot m’a fait rêver. Cela représentait pour moi le bout du monde. Je ne suis pas déçu. Toujours le sable mais avec une pauvre végétation plus grise que verte. La ville est à 7 Km du bivouac et de l’aéroport. Au pied de l’un de leurs avions les gens de T.S.O. affichent quelques informations sur l’étape en cours.
Nous pouvons lire: “Germanetti, Accident au kilomètre 104. Sera récupéré par camion-balai Il
C’est une tuile pour le team HALT’UP. Nous ne pouvons pas avoir plus de précisions mais il est certain que côté “clients” nous avons une voiture de moins.
Comme d’habitude nous sommes assaillis par des gosses qui quémandent des cadeaux et des marchands d’eau, de bière, de brochettes, de couteaux et de bijoux en or bien entendu. Ils nous cassent les pieds  mais nous ne pouvons pas nous en débarrasser facilement. Pour cela il nous faudrait les rudoyer mais nous n’en avons pas le cœur.
Nous limitons les dégâts en entourant notre coin avec de l’autocollant strié rouge et blanc et en chargeant l’un deux d’empêcher les autres de rentrer.

Il prend toujours son rôle au sérieux et sait que lorsque nous partirons il aura un somptueux cadeau, genre tee-shirt + bouffe ou n’importe quoi d’autre.
Nous sommes fatigués car debout depuis 24h.Une petite sieste en attendant nos camions et ce qui reste de concurrents. Vers 17H branle bas de combat. Deux Peugeot et Patrick Tambay arrivent. Patrick m’apprend que Philippe Bermudes a abandonné. Il était à bout de forces avec une cheville esquintée.

Le Grand prévoit d’aller récupérer quelques pièces sur la voiture de Germanetti. Cela vaut le coup lorsque l’on sait que le moteur par exemple vaut 250.000 Fr!
Je me porte volontaire et j’ai tout de suite le O.K. de Dominique qui sait que je voudrais bien voir autre chose en Afrique que des terrains d’aviation et des bivouacs.
Nous prévoyons de louer demain, à Bamako, un 4X4.Ensuite je me, débrouillerai … 2.000 km à parcourir, c’est l’aventure que j’espérais.

Servia arrive, puis notre camion. Ils ont vu la voiture de Germanetti et André Godeloup l’a filmée. C’est impressionnant. On voit l’épave et ses morceaux éparpillés dans un rayon de 50 mètres. Germanetti et Daniella sont indemnes.
Ils doivent une fière chandelle à la construction de la voiture. Nul doute qu’ils n’auraient pas pu nous raconter eux-mêmes leurs acrobaties aériennes s’ils avaient eu la voilure de monsieur Tout le monde, même agrémentée des arceaux de sécurité bidons comme on en voit tous les jours sur les routes de France.
Ils doublaient une autre voiture, hors piste, et roulaient en 5ème à 5000 tours/minute ce qui fait 178 km/h. Un premier trou les a fait décoller et au deuxième ils se sont envolés. Plus aucune trace de roues sur 30 mètres nous dit André. Germanetti a trouvé un camion qui chargera les débris ce soir. Tant pis pour mes projets.
Il ne nous reste donc plus que deux voitures “clients” .Servia, dans les 10 premiers et Villars sans doute dans les dix derniers. Ils arrivent tous les deux à 4 heures d’intervalle. Encore une fois c’est le bordel à l’arrière de la voiture de Villarden. A 5h le travail est terminé et je propose à Jean-Pierre pour essayer la voiture, d’aller jusqu’à Tombouctou. Je ne sais ce qu’a fait Villars avec la bagnole mais le berlingot est complètement lavé. Elle tire autant que l’Ami 8 que j’ai vendue 500 Fr au casseur de Ste Maxime!

Nous dormons 3 heures et sommes réveillés en catastrophe. C’est presque en marche que je saute dans le RV.

LUNDI 9 JANVIER

Nous atterrissons à BAMAKO en fin de matinée. Nous sommes crevés. Pas plus de 5h de sommeil depuis Niamey, soit 48h.
Deux taxis bringuebalants nous amènent dans la ville. La banlieue est très étendue.
Bamako, capitale du Mali est une ville beaucoup plus grande que Niamey mais encore plus délabrée et à l’abandon. Les Maliens bénéficient de l’aide de l’union soviétique! Apparemment ce n’est pas une réussite.
Un seul grand immeuble: L’AMITIE. C’est le nom d’un luxueux palace de 14 étages. HALT’UP ne nous a pas retenu de chambre à Bamako.
L’Amitié est complet, le grand Hôtel également.
Après une heure de promenade dans les rues défoncées et dans la poussière nous débarquons au “Motel du Mali”. Très beaux arbres tropicaux, pelouses et terrasses avec Parasols. Cela a du être très beau et assez luxueux, il y a quelques années.

Malheureusement, c’est à l’abandon et le climat aidant, tout se dégrade très vite. Il y a des chambres libres. Elles sont dégueulasses. Ca sent la pisse et le moisi. Nous faisons un peu la gueule car nous espérions bien, après 48h sans se laver et pratiquement sans dormir, profiter du confort minimum.
Tant pis, les douches sont tellement sales que personne ne les utilise.
Nous tombons comme des masses sur les lits et sommes réveillés 4 heures plus tard par le chauffeur de taxi.
Pascal l’a envoyé nous chercher pour que nous le rejoignions à l’amitié où, lui, a une chambre. Nous débarquons donc dans le hall de l’amitié avec l’impression que par moments, nous sommes pris pour des colis encombrants.
Sur le terrain, nous sommes indispensables et la hiérarchie est tout à fait superflue car l’équipe des mécaniciens se défonce par passion.
Non seulement elle n’a pas besoin d’être surveillée ou contrôlée mais elle n’a pas besoin non plus d’être “managée” Sa compétence permet à Pascal comme a Dominique de dormir chaque nuit. Je ne sais pas si ils s’en rendent compte mais ils ont quelquefois une attitude qui a des relents de paternalisme et d’exploitation. Enfin, c’est la vie …
Nous débarquons dans le hall de l’Amitié avec nos gueules sales, fatiguées et barbues. Nous y attendons Pascal en regardant avec envie les gens du Dakar qui logent ici et déambulent en tous sens, douchés et rasés et dans du linge propre. Aucune trace de l’équipe de Dominique, mon équipe, que j’ai quittée ce matin en montant dans le RV.

Le bivouac commence à s’installer sur les pelouses de l’hôtel.
Pascal est enfin venu nous chercher et nous prenons tous une formidable douche dans la chambre de Pescarollo qui n’est pas encore arrivé. En attendant notre tour, nous nous prélassons sur le balcon et admirons le paysage. Le Niger est majestueux. Plus prés à nos pieds, une dizaine d’étages plus bas, l’immense piscine de l’hôtel avec bars et restaurants. A côté des cours de tennis. Tout cela est envahi par les gens du rallye. Trois pilotes que je reconnais utilisent la douche de la piscine. Ils se shampouinent et se savonnent avec ardeur. Les concurrents commencent donc à arriver.
Le bivouac s’installe donc sur des pelouses, entre l’hôtel et une large avenue. La foule est dense. Très peu d’européens. Sans doute préfèrent-ils les pays moins proches de l’URSS ? Beaucoup de policiers armés de longues matraques. Ils empêchent tout ce qui n’est pas blanc de franchir l’avenue et de venir voir le rallye de plus près.
Je reconnais les tentes de mon équipe. Servia et Puig sont arrivés. Pescarollo et Fourtig aussi. Il ne manque que Villars et Granger. Pas de problème particulier sur les voitures.

De temps en temps un black tente de traverser l’avenue et les trois ou quatre flics les plus proches se jettent littéralement sur lui. C’est la curée!
Sans distinction d’âge ou de conditions physiques, ils tapent dessus à grand coups de matraque. C’est assez horrible d’autant plus que leur ardeur n’est manifestement pas motivée par le souci de maintenir l’ordre mais par le plaisir de frapper. Ils le font en rigolant. Ils sont heureux!
Les bonnes âmes qui en France tentent de refaire le monde en discutant autour d’une tasse de thé sur la condition de nos pauvres frères noirs, devraient bien venir voir de près ce qui se passe ici. Il est vrai que lorsqu’elles viennent elles ne voient rien d’autre que les voitures officielles, les palais des congrès et autres Sofitel ou “Amitié” construits avec l’argent des contribuables que nous sommes.

Ils ne voient pas grand chose d’autre que la cerise sur le tas de merde! D’ailleurs ils ne veulent pas voir et si par hasard ils y sont contraints ils parlent de culture.

Et les détracteurs du PARIS-DAKAR savent-ils de quoi ils parlent ?
Nous gaspillons un fric fou sous le nez des africains qui n’ont rien à bouffer. C’est vrai mais c’est seulement une fois par an et cela ne dure qu’une soirée.

En revanche, ils ont 365 jours par an pour admirer les palaces construits par leurs dirigeants avec des sous qui devraient leur revenir. Ils en payent aussi l’entretien toute l’année et ce gaspillage ne leur laisse aucune miette ce qui est très loin de ce qui se passe avec le DAKAR.
Et puis, sont-ils plus malheureux en nous voyant, que les smicards français qui par milliers, chaque jour débarquent sur la côte d’azur et avec des airs lavis se font photographier devant des centaines de yachts somptueux puis s’extasient ensuite sur les Ferrari?
Une brave dame m’expliquait récemment qu’il était honteux de polluer le désert avec des bidons d’huile et des papiers gras. Elle ne se rendait pas compte que ces détritus avaient disparus 1h après notre départ et que les locaux seraient bien déçus si nous laissions l’emplacement de bivouac aussi propre et net qu’à notre arrivée. ….Et puis,tiens, Madame, vous pourriez peut-être boucher le cul des mouettes  pour ne pas qu’elles polluent les mers de chez nous ?

Nos politiciens.et nos grosses têtes de hauts fonctionnaires quand ils parlent de l’Afrique sont-ils aussi incompétents et aveugles qu’ils le paraissent ou bien tellement faux jetons ? Le premier Européen, « con moyen », qui vit en Afrique quelques jours comprend que ces pays ont eu leur indépendance trop tôt.

Bien avant qu’ils soient capables de la gérer. Pas besoin d’être prophète pour, après avoir subi la dépendance de leurs voyous de dirigeants, dire qu’ils retomberont dans des dépendances encore moins supportables. Guerres, mafia etc… C’est triste et inquiétant!

Je suis allé diner dans l’un des restaurants de l’Amitié aménagé ce soir pour nous. J’y découvre un excellent poisson, le Capitaine, péché dans le Niger.
A le petite table voisine: Gilbert Sabine avec deux types de T.S.O.et une petite blonde de 25 ans. Cette « gigolette » fait ce qu’elle veut de Gilbert Sabine et notamment la pluie et le beau temps chez T.S.O. Sabine doit avoir mon âge mais il est croulant, vieux, mou et pommadé. Un « vieux Beau ». Jamais je ne l’ai vu dans un bivouac et même ici il n’a aucun contact avec les concurrents du rallye.
T.S.O. organise et se fait payer très très cher. Bravo mais nous sommes très loin de l’esprit des premiers Dakar organisés par son fils Thierry Sabine.

Nos camions sont arrivés ainsi qu’un vieux camion local, bringuebalant et transportant ce qui reste de la voiture de Germanetti. Impensable, même en travaillant beaucoup, de lui faire reprendre la route un jour. Nous la débarquons en utilisant les plaques de desenssablage en guise de rampe.
C’est un miracle qu’à cette occasion elle n’ait pas fait une casquette supplémentaire.
– Papy tu es toujours partant pour une “galère»? me demande Dominique.
– Bien sûr, plus que jamais.
– Bon alors tu abandonnes le rallye et tu te démerdes pour mettre la voiture de Germanetti sur le train et nous rejoindre à Dakar.
– OK tu peux compter sur moi.
– Tu ne  dois pas quitter la caisse et je te préviens cela ne sera pas un voyage de tout repos. Le voyage dure de 4 à 8 jours et tu devras réparer la loco deux ou trois fois!

Gérard me confirme qu’il ne s’agit pas d’une partie de plaisir. Il a fait ce voyage il y a 5 ans, 8 jours, plusieurs pannes et même un déraillement! Personne ne semble envier mon sort. En attendant il faut aller travailler sur la voiture
de Villarden qui vient d’arriver avec une voiture en piteux état.
Un amortisseur est passé au travers du capot et le pont arrière est encore de travers! Les talents de Pierrot sont à nouveau mis à contribution. Il faut encore “bidouiller” quelque chose pour les morceaux qui manquent. La routine quoi! Encore une nuit sans sommeil mais la 247, au petit jour, peut repartir une fois de plus, direction LABBE en Guinée.

Auriol bivouaque souvent a côté de nous. Cet ancien motard qui depuis 3 ou 4 ans pond des prototypes toujours extraordinaires, n’a pas la vie belle. Il n’a qu’un seul mécano et chaque nuit ou presque ils travaillent comme des dingues. Je me demande quand dort Auriol.

MARDI 10 JANVIER

Pour moi le Rallye est terminé et j’entame une nouvelle aventure. En solo cette fois-ci. Le Grand m’a promis que quoi qu’il arrive il m’attendrait à Dakar.
Je ne risque donc pas de m’y retrouver seul et sans un sou. Il m’a donné 10.000 Fr Français, mais cela risque d’être très juste même en y ajoutant mes propres deniers.
D’autres participants au rallye doivent aussi embarquer des voitures sur le train de marchandises qui dit-on, part ce soir à 21h.
Ce ne sont pas des voitures de concurrents mais des accompagnateurs plus ou moins “sangsues”. La plupart sont seulement fatigués et leurs voitures qui n’ont pris que des pistes régulières sont en parfait état. Ils en ont simplement fait assez pour pouvoir dire, sans rentrer dans les détails “j’ai fait le Paris-Dakar.
Trois de ces « branleurs » viennent me trouver avec un discours du genre: “Nous pourrions faire le voyage ensemble? Cela serait plus sympa.” Ce que je traduis très rapidement et sans risque d’erreur, par: “Tu veilles sur nos voitures en même temps que sur la tienne et pendant ce temps, nous rentrons en avion. “Je réponds que nous pourrons en reparler plus tard mais pour l’instant, je ne sais même pas si j’embarquerai mon tas de ferraille aujourd’hui, car j’ai l’intention de le mettre dans un container. Et puis il faut d’abord que je trouve quelqu’un pour me remorquer jusqu’à la gare.
L’un de mes interlocuteurs me propose ses services et 1h plus tard nous traversons Bamako sous le regard étonné d’une foule qui me prenant pour le pilote se demande comment je suis encore en vie. Impossible de bomber le torse. Le toit et surtout l’arceau avant sont à peine plus hauts que le volant et je suis obligé de conduire avec le menton sur l’estomac.
Heureusement je peux freiner et braquer … un peu.

Le quartier de la gare est très populeux. Cela grouille comme une fourmilière.
Pas un Européen à part ceux qui quitte le rallye. Environ une dizaine de voitures dont quelques unes sont déjà sur des Wagons. Pour eux il n’y a pas eu de problème et ils seront en route dés ce soir avec le train de voyageurs qui relie Bamako à Dakar une fois par semaine.
Pour moi c’est plus compliqué car la voiture doit être mise dans un container. Rien ne distingue les employés du chemin de fer des autres. Tous se disent être l’homme de la situation ce qui n’est pas entièrement faux puisque pour quelques pièces ils jouent les intermédiaires. Ils font beaucoup d’efforts pour ne pas en rester au rôle de guide. Mon histoire de container leur pose un problème car je vais devoir passer par un transitaire international et là il n’y aura plus de place pour eux.
Je trouve un black qui habite dans l’enceinte de la gare sous 4 tales ondulées. Il va me garder mon sac à dos. Le retrouverai-je?

Un taxi qui a peut être fait la bataille de la Marne m’emmène chez Delmas, un transporteur dont le siège est à Paris.

Malgré son rattachement au bloc communiste le Mali est resté très Français. Tous parlent notre langue et je suis bien accueilli absolument partout.
L’agence Delmas est dans un tout petit immeuble de deux étages, neuf et bien entretenu. Les bureaux sont propres et cossus. On se croirait à la Défense, si les fenêtres ne donnaient pas sur un bidonville au bord du fleuve. Nous sommes manifestement dans ce qui était le quartier résidentiel au temps de la colonisation.

Le personnel est indigène et semble s’affairer beaucoup. Je vais vite découvrir que cette activité est de rigueur quand quelqu’un arrive mais qu’en fait ils n’ont pas grand chose à faire et se noient dans une goutte d’eau.
– Mettre une voiture dans un container? Pas de problème Patron
– Qu’elle parte sur le train de ce soir? Pas de problème Patron.

Cela va me couter 9.500 Fr Français. Je fais la tronche car je n’en ai que 10.000.
Je me débrouillerai, O.K. C’est parti! Je n’ai qu’une confiance très limitée en Delmas-Niger et entend bien ne pas les lâcher avant d’avoir vu la poubelle de Germanetti dans un container et sur le train.
Alors commencent les allées et venues entre Delmas, la Douane, la gare et le transitaire. A chaque fois il faudra manœuvrer en douceur pour faire cesser les palabres et pour que les choses avancent. Cela n’a rien d’évident.
Un genre sous-chef de service est chargé de tous les déplacements. Je l’accompagne et prend très vite les choses en main…
Si je lui avais laissé l’initiative, je serais, sans doute, encore à Bamako.
C’est un malien évolué. Il ne m’appelle pas “Patron” mais “Monsieur”. Il a un langage très châtié ce cher Maurice.
– Maurice, pourquoi faut-il aller chez le transitaire? Vous ne faites pas vous-même ce travail de transit?
– Ah mais non Monsieur, cela n’est pas dans les possibilités de n’ot gou’an gwoupe inte’national. Sa stuctuation doit pémette au touansitai local d’oeuvouer.
– T’as raison mon n’veu. C’est encore loin?
– Non Monsieur. Enco’ un aisonnable t’ajet
– Ah oui. Tu es Normand ou Malien toi? (Oui, je le suis normand, moi!)
En revenant chez Delmas, alors que je commence à monter l’escalier pendant que
Maurice se déplie hors du taxi, il me dit:
– Pémettez, Monsieur que ju-i
-Quoi ?
-Pémettez, Monsieur que J’u’ine
Et pendant qu’il arrose le mur j’ai une grande envie de rigoler. C’est vrai qu’il est évolué mon Maurice car il pisse debout, alors que la plupart de ses copains le font accroupi ou a genoux. Faut les comprendre … Ils n’ont généralement pas de chaussures et il faut garder les pieds au sec.

Enfin, il est 16h et tout a l’air en ordre. Je suis un Blanc et j’avoue que mon look Paris- Dakar m’a bien aidé. Tout serait réglé si le transitaire avait fait porter chez Delmas le T.I.F. mais il ne l’a pas fait et sans ce papier le container ne peut pas mettre le container sur wagon.
J’insiste pour que l’on téléphone au transitaire, mais on me dit qu’il n’est pas là. Il me faut encore 1/4 d’heure pour que l’on demande son adjoint.
De palabres en palabres et parce que je menace d’annuler toute l’opération, le téléphone est enfin décroché. Ce n’est pas de la mauvaise volonté de la part des Maliens de Delmas. Je suis le seul client et ils ne sont pas débordés. C’est simplement de la nonchalance et puis ils ne comprennent pas que l’on puisse être pressé au point de faire plusieurs choses le même jour.
Le TIF est bien chez le transitaire et un coursier va nous l’apporter immédiatement. Si dans 30 minutes nous n’avons pas ce document il sera trop tard pour embarquer le container ce soir.
Je fais de gros efforts pour garder un calme Africain.

Ah voilà le coursier! Un homme d’une cinquantaine d’années qui a bien l’air d’un coursier! Il nous tend le fameux TIF avec le sourire du vainqueur.
Le moment d’euphorie est court, très court…
Le TIP n’a pas été signé par la douane. Il y a de quoi se flinguer!
Le coursier est penaud, mais on lui a dit de porter ce document, i1 l’a porté … et repart avec! Je saute au plafond en apprenant qu’il s’agit de l’ancien chef des douanes de Bamako ! C’est l’Afrique. 1

Je n’ai pas dormi depuis plus de 24h et seulement 4h depuis une petite sieste de deux heures à Tombouctou il y a 48 heures. Impossible de rester assis plus de trois minutes sans piquer du nez. Je trouve un hôtel à 10 Km de Bamako.

MARDI 10 JANVIER

Après 14 heures de sommeil et une bonne douche, je me sens en pleine forme. Mon porte feuille, lui, fait la gueule. Lorsque j’aurai réglé la facture de Delmas il me restera environ 150 Fr pour rejoindre Dakar ! Je suis bon pour la cuisine locale et en attendant je regagne Bamako en auto-stop.
La facture est prête et l’on m’assure que le TIF a été vise par la Douane. Le container sera sur le train de marchandise de ce soir. Il part à 21h.
Je sors donc mes 9.500 Fr et … miracle on ne m’en réclame plus que 8.300!
Pas râleur du tout, je paye et quitte les lieux le plus rapidement possible avant que l’on s’aperçoive de l’erreur.
J’ai tous les papiers, c’est maintenant Delmas qui est responsable du container et de son contenu.
Riche comme je le suis, je ne me refuse rien et vais déjeuner à l’Amitié. C’est pas mal, merci. Il y a deux autres clients au restaurant et le hall est vide.
Ce n’est pas tout a fait comme au Sofitel de Niamey où lorsque le Dakar est reparti il n’y a plus de clients mais les nombreux canapés en cuir sont occupes par les familles et les copains du personnel. Il parait que cela dure toute l’année ou presque!

En attendant le soir, je fais du tourisme. Je ne rencontre pas un seul européen. Ces pauvres Maliens n’ont rien à bouffer et ne rêvent qu’à trouver le moyen de venir en France.
J’ai du mal à me défaire d’un garçon d’une vingtaine d’années qui donnerait n’importe quoi pour que je l’emmène.
Certains regards sont tellement pleins d’envie qu’ils deviennent gênants. Ils sont démunis de tout, vivent comme des bêtes mais sont honnêtes quand même.
Oh! il y a bien quelques crapules, mais sans doute moins qu’à Paris ou même à Dakar où je ne pourrais pas me promener ainsi sans risquer de me faire attaquer.
A Dakar on est plus civilisé !

A la gare. Le train se forme. Pas de wagon fermé. Toutes les plateformes sont chargées de containers sauf une seule sur laquelle il y a une Mitsubishi du Paris-Dakar. C’est la voiture de concurrents privés. La garde en a été confiée à un local qui a donc élu domicile sur la moitié de plate-forme qui reste libre et cela jusqu’à Dakar. La voiture est fermée. Je ne puis même pas y mettre mon sac. Le précédent chargement était du ciment et il en reste 1 cm d’épaisseur au sol.
Qui dit que le TGV n’est pas aussi confortable que la publicité le dit? Je confie la garde de mon sac à mon compagnon de voyage qui va nettoyer la plate-forme avec un paquet de branches pendant que je vais m’assurer que le container qui m’intéresse est bien là.
Je cherche pendant une heure mais sans résultat et commence à me demander si la bagnole de Germanetti est bien sur ce train.
J’apprends que l’on doit encore accrocher quelques wagons mais impossible d’aller les chercher au “terminal” car le passage a niveau qui est sur le parcours ne peut pas être franchi ! Le Président doit passer! On l’attend depuis déjà deux heures. “Il passera certainement ce soir Patron” Effectivement à 21 h, heure de départ prévu, les wagons qui nous manquaient arrivent.

Mon container n’est pas là! Impossible de trouver quelqu’un pour me renseigner. Tous les employés du chemin de fer semblent avoir disparu.
Personne, même sur la locomotive ?? La gare des voyageurs est à 200 mètres. J’y vais et enjambe les gens qui s’y entassent … par pour prendre le train, il n’y en a plus. Mais comme chaque soir pour passer la nuit. Ils sont plusieurs centaines dans 70 ou 80 m2. Mon problème est de trouver la place de poser un pied. Et l’odeur est nauséabonde !
J’espère que Delmas-France fonctionne mieux que son agence de Bamako.

Je décide d’abandonner la voiture de Germanetti qui après tout est bien dans un container (?????) le chargement, et de faire ma vie, tout seul, de mon côté.
Après tout le container est plombé, Delmas en est responsable et au pis aller, il ne pourrait plus y avoir qu’un problème d’assurances.
Je regagne la plate-forme et m’y installe en attendant le départ. Toujours personne dans la loco.

Un cinéma ambulant sévit dans le coin. Je ne comprends rien mais cela gueule très fort et la foule participe à ce qui doit être un Western. C’est le seul bruit de cette nuit malienne.
La gare est parfaitement silencieuse et ne risque pas de gêner les spectateurs.
En fait, tous les employés du Chemin de fer sont au cinéma et nous ne pourrons manifestement pas partir avant la fin du film. Vers minuit l’activité reprend dans la gare et à 1h le train s’ébranle. C’est l’Afrique!

MERCREDI 11 JANVIER

J’aurais dormi comme sur un matelas de plumes si mon morceau de plate-forme n’avait été pris d’assaut à chaque halte par des voyageurs allant d’un village à un autre. Ils montent et descendent avec des sacs, des bidons et toutes sortes de bagages. A un moment je suis réveillé par d’énormes melons d’eau qui me roulent sur les jambes.

Au petit jour je me lève ayant un peu honte d’être le seul bien au chaud dans mon sac de couchage et allongé alors qu’ils sont tous debout en plein vent ou accroupis.
Le paysage est assez monotone. Une savane jaunâtre, grise et rabougrie. De gros arbres, au tronc énorme, très court et incroyablement torturés. Nous nous arrêtons à chaque village. C’est quelquefois une vingtaine de paillottes. Jamais de bâtiments en dur.

Le cinéma a l’habitude de nous présenter, l’exotisme en insistant sur le côté folklorique, si bien que lorsque l’on se rend sur place on est souvent un peu déçu. Les voitures Américaines sont moins rutilantes que prévu, les filles de Hawaï moins systématiquement belles, les Esquimaux moins sauvages.
Pour l’Afrique ce décalage me semble être inversé. Le folklore est exactement ce que l’on a pu voir au cinéma et il semble bien que la civilisation s’éloigne de plus en plus de ce qu’avait apporté la colonisation. Manifestement ces pays régressent.

Un black avec un pansement à la main gauche vient me demander mon ticket.
– Quel ticket? J’ai payé plus de 4.000 Fr (CFA) pour la voiture. Tu crois que cela n’est pas assez ?
– Ah mais Patron ce n’est pas la même chose. Tu dois prendre le ticket. Tu vas où? Moi je suis le chef de train et je suis responsable.
– A Dakar. C’est combien ?
Il me regarde, hésite puis me réclame 5.000 Fr CFA.
– Mais je ne les ai pas. J’ai tout donné pour la voiture. Tiens je te donne 1.000 Fr et un magnifique Tee-shirt. Ca va ?
– Ça va Patron. Merci.

Je n’ai pas de ticket et le chef de train qui n’en a pas non plus, continue à faire son beurre auprès des autres passagers.
Le soleil ne fait pas de cadeau et il n’y a pas un poil d’ombre sur la plate-forme.

A chaque arrêt des fillettes arrivent avec un seau d’eau sur la tête et une boîte de conserve vide. Pas question pour moi de boire cette eau mais je puise dans le seau et pour quelques centimes CFA me verse une ou deux boîte de conserve sur la tête cela fait du bien. D’autres vendent des beignets de je ne sais quoi. Lorsque nous sommes prés du Niger de gros poissons nous sont proposés.

Un homme d’une trentaine d’année achète deux poissons qu’il pose en plein soleil sur la tôle de la plate-forme. Ils y restent 3 heures et j’ai l’impression de les voir se décomposer. Il aurait suffit de les pousser de 50 cm pour les mettre à l’ombre sous la voiture. Cette petite anecdote me semble caricaturale de l’incapacité de cette population à améliorer son sort.
Pas de gros animaux en vue dans cette interminable savane. Que des petits, genre écureuils, rats et serpents. Des oiseaux magnifiques de la taille d’une pie mais de toutes les couleurs de l’arc en ciel. D’autres avec double queue comme les ligthning qui nous balançaient des bombes pendant la guerre.

Pas très loin de Kaye une montagne extraordinaire c’est la réplique de “monument valley” mais plus érodée.
Je regrette de ne pas avoir le guide michelin du coin. Une piste longe la voie et j’ai la surprise d’y voir des cyclistes européens. Ils pédalent devant des voitures d’accompagnement 4X4. J’apprendrai bientôt qu’il s’agit d’un rallye GAO-Dakar. Cela fait beaucoup rire mes compagnons de voyage.

Il fait de plus en plus chaud et le vent dessèche terriblement. J’essaie de me protéger avec mon semblant de cheich mais il est trop court pour me protéger la tête. Totalement inefficace.
Avant Kaye, nous traversons le Niger. Une foule de d’africaines y lavent du linge ou se lavent elles-mêmes. Plusieurs d’entre elles, auraient leur place au Crazy horse ou au Lido mais il faudrait qu’elles s’habillent un peu.

KAYE : un long baraquement en dur. C’est la gare. On accroche derrière notre plate-forme un wagon de voyageur qui n’est habité que par un seul voyageur. Un homme blanc! C’est la première fois que j’en vois un depuis 3 jours. Je m’apprête à aller le rejoindre car je commence vraiment à souffrir du soleil et du vent qui me dessèchent complètement. Mon copain noir m’explique que c’est l’inspecteur de chemin de fer. Un Soviétique. Je ne saurai jamais pourquoi mais je reste finalement sur mon barbecue.

En principe nous serons à (Kaye??) dans 1h30 et aurons au moins 2h d’arrêt. Je préfère attendre. Ce dernier morceau de parcours est très dur. Je donnerai n’importe quoi pour une bière bien fraiche
Enfin, nous sommes à (Kaye ??).
Je prends toutes mes affaires et me dirige vers le seul restaurant du pays qui est en face de la gare à 300 mètres. Cela me semble très loin. J’ai la bouche complètement sèche. Pas une mini-goutte de salive. La langue, les joues et le palais comme du papier de verre. J’ai conscience de marcher comme un zombie. J’essaie de parler pour m’encourager mais cela est très difficile.
Cela est venu d’un seul coup. Sale impression ! Je me jette sur un coca puis sans respirer sur un second et enfin sur une bouteille de bière que je bois plus calmement. Le remède est efficace et au cours du déjeuner je récupère et reprends progressivement mon état normal.

Une grande table est occupée par des européens du Gao-Dakar en vélo. Rien à voir avec notre “Dakar” .Cela tient du voyage organisé, de la sortie de patronage et de la meute de louveteaux.

En fait pour trois ou quatre qui pédalent il y en a 20 qui accompagnent tranquillement à la vitesse des bicyclettes.

Lorsque je regagne le train j’ai ajouté à mes bagages une gourde d’eau et une bouteille de l’eau minérale Malienne.

Nous avons laissé derrière nous les chevaliers de la petite roue mais la piste parallèle à la voie de chemin de fer n’est pas déserte pour autant. Maintenant ce sont des coureurs à pied. Même scenario que pour les cyclistes mais cela va moins vite et les coureurs n’ont pas l’air d’être à la fête.
Mes copains de wagon rigolent encore plus que pour les cyclistes. L’un d’eux me regarde avec un grand sourire complice et se tapote la tempe avec une main en me montrant de l’autre le grignoteur de kilomètres qui ne pense qu’à envoyer ses guiboles l’une devant l’autre.

Un peu plus tard un jeune black s’approche de moi et me demande si j’ai des médicaments.
– Quel médicament veux-tu ? Je n’ai pas grand chose. Qu’est-ce que tu as ?
Et il me montre sa main droite dont deux doigts sont à moitié rongé par la lèpre. Je pense aux centaines de blanc becs, du même âge qui glandent à St Tropez et qui sniffent ou  se shootent.

Nous nous arrêtons dans un village muni de quelques bâtiments en dur. C’est la frontière entre le Mali et le Sénégal.
Dans une paillotte un policier, vise les passeports. Il est en boubou.
Manifestement il se prend très au sérieux. Au travers de ses lunettes à monture d’acier il regarde sévèrement un coureur à pied et deux de ses accompagnateurs.
D’un air aussi méchant que possible, il leur explique que l’organisation de leur rallye n’est pas sérieuse.
– Nous ne savons pas où sont vos coureurs exactement. Ils passent à proximité de nos villages où il y a des enfants et des jeunes filles. C’est très dangereux !
– Je suis prêt à parier que ce type a fait un stage en URSS. C’est le politique vietminh que j’ai rencontré en d’autres temps et d’autres lieux.
Le genre de type qui jouit de voir un Européen ramper xxxxxx.
Comme il ne doit attendre que la plus minime occasion pour faire passer un mauvais quart d’heure à un sale capitaliste comme moi, et qu’il en a les moyens, car il y a à proximité quelques militaires, je file doux et c’est avec une mine contrite que je lui remets mon passeport. Il le tamponne mais avec regret cela se voit. L’un de accompagnateurs des coureurs à pied, qui n’a rien compris entame une polémique tandis que bravement je regagne ma plate-forme.

Côté Sénégalais c’est beaucoup plus détendu. Le flic est en uniforme. Il officie dans sa propre case où ses deux enfants jouent sur le lit. Ils doivent avoir 5 et 6 ans. A quoi jouent-ils ? A Tamponner des Passeports c’est à eux, après un clin d’œil à leur père, que je présente le mien. Tout le monde rit beaucoup, surtout les gosses qui entrent immédiatement dans le jeu.
Ce qui est merveilleux chez ces enfants, c’est qu’ils n’ont ni couleur, ni religion, ni parti politique, ni nationalité. Rien que leur innocence.
Les choses se gâtent très vite avec les ans et peut-être avec le développement de leurs cellules grises? Les africains, en général, conservent une bonne partie de cette innocence. Pas de doute. Ils ont un côté infantile mais comme ils vivent dans un monde d’adultes qui ne veut pas souvent du bien aux plus faibles, leur vie n’est pas rose.
Oh la la ! De bonnes âmes vont me traiter d’affreux raciste. Je m’en fous. S’il n’y avait que des racistes comme moi les Africains seraient peut-être moins malheureux. Il me faudrait une baguette magique avec laquelle je transformerais l’Afrique noire en jardin d’enfants avec manne tombant du ciel. Non cela ne marcherait pas … nous ne pourrions en tirer aucun profit!

La nuit tombe lorsque le train repart. J’ai peur de ne pas arriver à Dakar à temps pour regagner la France avec les autres. Je décide donc d’abandonner le train à Tambacounda d’où je pourrai sans doute prendre un taxi-brousse pour rejoindre la Capitale. Cela me fera gagner deux jours.
Un gars vient me demander mon ticket et je lui dis que c’est le chef de train qui l’a.
– Ah mais, Patron, c’est moi le chef de train.
– xxxxxx n’est pas toi. J’ai déjà payé. Le chef de train, il a xxxxxxx

– Ah oui Patron, ça c’est vrai mais il est descendu à Kaye. Maintenant c’est moi le chef de train.
500 Fr CFA et un nouveau tee-shirt. Il est content et moi aussi.

C’est la troisième fois que je paye mais ce n’est tout de même pas cher. Le paysage ne change pas beaucoup. Il y a des vautours plus sinistres que dans un Western. Ces éboueurs sont bien moins rigolards que ceux de Paris. Pourtant ils se ressemblent.

VENDREDI 13 JANVIER

Nous arrivons à Tambacoumba à 4h du matin. Il fait nuit. A l’entrée du village une bonne vingtaine de minibus ou peugeot 404 sont plus ou moins garés. Cela me fait penser é la cour d’un casseur de Levallois. Le seul bipède que je rencontre me confirme qu’il s’agit bien des taxis qui vont aller à Dakar. lls partiront dès qu’ils seront pleins.18 personnes pour un minibus, 9 pour un break 404.
S’ils ne sont pas pleins ils ne partent pas’ Pour l’instant il n’y a pas trace de vie, tout dort.
5h – le ciel pâlit un peu à l’est. En même temps une lumière s’allume dans une case et un chauffeur s’extrait de sa 404. Une 4L Renault apporte le pain. C’est le boulanger. Un coq salue quelques bougies allumées avoisinantes. Dix minutes plus tard une trentaine d’autochtones  sont là et l’on a installé des tables devant l’une des cases. C’est le bistrot.
Le café chauffe dans un  grand chaudron en fonte et le patron avec un morceau de tôle active le feu. Je prends place autour de la table commune et attend mon café au lait. Le patron laisse tomber dans le chaudron quelques poignées d’herbes ???
On verra bien !
J’ai un verre à bière que le café chaud arrivera peut-être à nettoyer. Soyons optimistes.
Lait concentré plus café, plus 3 sucres et avec une cuillère le patron tourne très énergiquement comme si il voulait faire de la mayonnaise.
Je suis le seul à bénéficier de ce traitement de faveur. Ce brave type tente de faire de la mousse, comme à Dakar! Cela ne marche pas.
C’est chaud mais tellement sucré que cette mixture n’a pas d’autre goût. Le pain par contre a l’air bon. Le Patron ouvre une grande boîte en fer et y puise autant avec une cuillère qu’avec ses doigts un beurre “made in France” qu’il étale abondamment sur mon pain. J’ai droit à une ration double. Le pauvre homme ne saura jamais quels efforts j’ai du déployer pour avaler ses tartines jusqu’au bout.
Je n’avais jamais mangé de beurre aussi rance. Je suis au bord de la nausée. Merci Patron on m’a rarement servi un petit déjeuner avec autant de prévenance et de gentillesse désintéressée. C’est cela aussi l’Afrique.
Tout le monde après avoir avalé son café boit à tour de rôle à même un grand pot d’eau. J’ai envie de gerber et cela serait radical. Je décline avec un grand sourire.

J’ai pris place dans un Break 404 sur une minuscule banquette tout à fait à l’arrière. Je ne pourrai pas tenir très longtemps sans pouvoir décoller le menton du sternum ce que m’empêche de faire le plafond trop bas. Et puis où allons-nous mettre le troisième compagnon de banquette 0 A deux nous occupons déjà toute la place ~
La banquette du centre? Elle est cassée au milieu et entre les deux morceaux il y a une différence de niveau de l’ordre de 10 cm. Les deux autres places sont occupées.

Je pense à mes vertèbres et paye deux places pour pouvoir être seul sur le siège avant droit. Le confort quoi!
Je me fais l’effet du milliardaire Américain visitant un bidonville Européen. Pas de doute ma randonnée Bamako-Dakar n’a rien à voir avec un voyage organisé. Nous démarrons donc dans ce que, en France nous appellerions une poubelle mais qui est ici une voiture presque de luxe.

La route est goudronnée … par endroits! Pour profiter des plaques de bitume subsistant, le chauffeur slalome en sautant d’une plaque à l’autre.
Le code de la route semble, au Sénégal, être très particulier. Ni gauche ni droite celui qui est engagé sur une plaque de bitume a la priorité. Cela marche assez bien.

Nous utilisons au maximum les dernières miettes de la colonisation, mais quel dépaysement ! Mon premier kilomètre en Angleterre était beaucoup moins surprenant. La gauche, la droite. On mélange.
Après tout, comme en France. Depuis que nos techniciens nous ont inventé ces nouveaux ronds-points qui poussent partout comme des boutons d’acné sur les joues d’un puceau de « Louis Legrand ».
Nous roulons à une vitesse qu’ignorent depuis longtemps les cadrans du tableau de bord et cela Jusqu’au moment ou le câble d’accélérateur se fait la valise. Très belle embardée !
Le chauffeur prend un démonte-pneu pour ouvrir le capot pendant que tous les passagers arrosent la végétation avoisinante les uns à genoux. les autres accroupis. J’ai des chaussures, je reste donc debout.

Une demi-heure plus tard nous repartons. Sous les regards admiratifs de son chargement, le chauffeur a réussi à faire un nœud avec les bouts de câble qui restent. Maintenant nous roulons plus souvent à 5.000 tours qu’au ralenti et le commandant de bord compense en tricotant furieusement des gambettes pour jouer avec ses pédales. Là, cela devient marrant. Par deux fois nous sortirons la voiture du bas côté ou nous nous sommes ensablés pour éviter un autre véhicule. C’est l·Afrique …

A chaque traversée d’un village un peu important, nous sommes arrêtés par des flics qui réclament quelques pièces à notre pilote. Je pense qu’il s’agit d’un octroi mais c’est une erreur. En fait c’est simplement un petit racket. Il faut bien vivre … Moussa se met tout de même en rogne lorsque nous sommes arrêtés pour la troisième fois dans le même village.
Palabre; Le ton monte et finalement le flic écrase. Nous repartons.
Pour la troisième fois il faut “bidouiller” le câble d’accélérateur !

Lors d’un arrêt prolongé dans un gros bourg, je mange quelques beignets vendus par une splendide black…Son parfum gâche tout!
Moussa a conclu un accord avec l’un de ses collègues local dont la poubelle est dotée d’un câble d’accélérateur en bon état.
Nous changeons donc de taxi-brousse et repartons.

A 15h nous sommes à Dakar. C’est une capitale beaucoup plus importante que Bamako ou Niamey. La  brousse et la civilisation y sont étroitement mêlées. Ceux qui font une petite sieste allongés sur un trottoir ont sous les yeux un kaléidoscope de pieds nus, de bottes de loubards, de chaussures de maquereaux, de tennis, d’escarpins et de chaussures de notaire.
Je viens de changer de monde et regrette déjà celui d’hier.
Ma main ne quitte pas la sacoche où sont mes papiers et mon fric.
Je suis beaucoup plus sur mes gardes que dans la foule de Bamako.
Je suis épouvantablement sale, complètement crevé et dire que .j’ai l’estomac dans les talons serait un aimable euphémisme.

Un taxi me débarque au Savana, un hôtel de grand luxe rempli par des gens du Dakar. C’est là que Dominique m’a donné rendez-vous. Je trouve autour d’une table et au bord d’une splendide piscine, Pierrot, Pascal et quelques autres.
Pascal me dit que l’équipe de Dominique est dans un autre Hôtel mais il ne sait pas où exactement. Il ne me demande pas si j’ai faim ou si j’ai envie d’une douche et cela ajoute à ma mauvaise humeur. Je ne suis pas à prendre avec des pincettes. Il ne comprend manifestement pas mon irascibilité.

HALT’UP a retenu un taxi à la journée. Je l’utilise pour chercher Dominique et mon équipe. Je trouve l’hôtel mais y attend trois heures la première figure connue.
Tout se passe bien .C’est la fin de cette aventure. Douche, diner à base de homards et Radio Rallye fonctionne à plein.
Villarden est arrivé jusqu’à Dakar. Ils ont fait un rallye extraordinaire mais qui a été très dur. C’est la seule voiture Halt’Up qui soit allée jusqu’au bout. En effet Servia, alors qu’il remontait sérieusement et pouvait même espérer une place sur le podium, a bousillé son moteur en passant un guet trop vite.

Patrick Tambay a fini troisième. Sur le podium alors qu’il arrosait Vatanen avec du champagne comme le veut la tradition, celui-ci lui a balancé son verre de lait à la figure…. Sympa!

Demain à l’aube nous retrouverons le RV et le RU. Direction Roissy avec escale aux Canaries. C’est un voyage joyeux. Jean Marie, je crois danse avec l’hôtesse dans l’allée centrale.
La plupart disent que c’était leur dernier Dakar car c’était trop dur mais ils seront tous là l’année prochaine.
C’est parait-il comme cela à chaque Rallye.
Il est question d’un Rallye traversant la cordillère des Andes pour l’année prochaine. Je pose des jalons pour en être mais malheureusement en pure perte car il ne verra jamais le Jour…

Ce document authentique a été volontairement transcript dans sa forme et avec son contenu et son style original, comme l’aurait désiré Michel Chesnais. R.I.P. Michel

Patrick Tambay

7 Comments

  1. CHESNAIS

    September 17, 2014 at 9:37 am

    Du jamais vu sous cet angle !!

  2. Rosita Balmès

    September 17, 2014 at 10:52 am

    Merci beaucoup à Dominique Chesnais de nous avoir fait partager ce très bel article écrit par son Père sur le Dakar ! Passionnant ! J’éprouve toujours une grande admiration pour tous ceux qui ont eu le courage de se lancer dans cette aventure ! C’est un très beau récit d’un moment de vie inoubliable !

  3. Steven vandewalle

    September 23, 2014 at 6:46 pm

    Merci de nous faire partager dans cette passage dans la vie de votre père.
    Je l’ai lu dans une seule halleine. ;-)
    Je vous souhaite que du bonheur.

  4. Groussard Gilles

    September 24, 2014 at 4:58 pm

    Un très grand merci Dominique d’avoir publié le récit de Michel. Extraordinaire, plein d’humour et de tendresse, et tellement vrai ce regard extérieur de notre “Papy” sur cette magnifique aventure et sur ce que nous étions, et qui reste pour moi, aujourd’hui, sans doute mon plus extraordinaire souvenir professionnel. Merci mille fois à toi en tout cas d’avoir partagé ce document rare.
    Oups, juste un p’tit détail, je faisais parti des “Aristocrates” ;-(

  5. CHESNAIS

    September 24, 2014 at 6:22 pm

    Apparemment c’est un peu long à lire, pour certain?! Car je n’imagine même pas que ceux qui l’ont lu ne fasse pas de commentaires.
    Allez, un peu de courage, vous ne le regretterez pas ! ;-)

  6. Jeff

    September 25, 2014 at 9:23 pm

    Merci pour ce texte et ce récit…Je n’ai jamais participé au Dakar et grâce à des partages tels que celui-ci, j’ai eu l’impression tout au long de cette lecture d’être avec Michel, à ses côtés dans ce Dakar 89… Merci à Michel d’avoir si bien retranscrit ses émotions et son histoire….Et Merci à Dominique de l’avoir partagé afin que chacun puisse en profiter…

  7. CHESNAIS

    October 4, 2014 at 6:21 pm

    Welcome, c’est un plaisir de partager cela mais peu de gens ont apparemment eu le courage de lire …!!

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